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Yvon Le Men
Depuis son premier livre Vie (1974), écrire et dire sont les seuls métiers d’YVON LE MEN. Il est l’auteur d’une œuvre poétique importante (Le jardin des tempêtes, (2000) à laquelle viennent s’ajouter trois récits : Le petit tailleur de short (1996), La clé de la chapelle est au café d’en face (1997), On est sérieux quand on a dix-sept ans (1999) et un roman Elle était une fois (2003), édités chez Flammarion.
A Lannion où il vit, il crée, en 1992, les rencontres intitulées « Il fait un temps de poème ». Etonnant voyageur, il travaille au festival du même nom et de Saint-Malo à Bamako, de Sarajevo à Saô Paulo, il se fait le passeur des poètes et des écrivains. En 1997, il y crée un espace poésie. En 2006 il ouvre une chronique hebdomadaire dans le journal Ouest-France : Le tour du monde en 80 poèmes. Ses textes, livres ou anthologies, ont été traduits dans une douzaine de langues.
Par ailleurs, depuis de nombreuses années, il travaille dans les écoles, avec les enfants pour lesquels il a écrit Ouvrez la porte aux loups ( Gallimard -1994), Le loup et la lune (Rougerie-2001) et Douze mois et toi ( Milan-2005)
Derniers titres parus : Besoin de poème ( Le Seuil 2006), Toute vie finit dans la nuit, entretien avec Claude Vigée ( Parole et Silence, 2007), Chambres d’écho ( Rougerie, 2008)
Yvon, je l'ai croisé à Rennes en 1974. Nous fréquentions les mêmes mauvais lieux (Le "Barbiturix" par exemple, ça ne s'invente pas...) desquels nous rentrions comme nous pouvions pour coucher notre chagrin et notre révolte. C'est alors (il venait de publier son premier recueil Vie chez Oswald) qu'il a décidé de ne plus travailler que pour le poème (il était alors surveillant). C'était la folie d'Yvon... C'est maintenant son honneur. Après des années de galère, il a fini fort justement par trouver l'audience qu'il mérite. Ecoutez cette voix grave et chaleureuse qui chuchote toujours comme à l'oreille d'un ami. Il le prouve encore magistralement avec Chambres d'écho qui vient de paraître chez Rougerie et dont je donne ici quelques extraits.
Pourquoi n’ai-je pas pris une autre route, pourquoi n’ai-je pas cherché un travail normal, comme on disait, comme si écrire et dire des poèmes n’était pas un travail. J’aurais pu être…
Mais je ne voulais, pour rien au monde, changer de cap.
Peut-être parce que depuis ma sortie, mon évasion de la pension où je m’étais senti très malheureux, je ne voulais plus recevoir d’ordre de quiconque, sauf ceux que je me donnerais à moi- même. Sûrement parce que j’avais trouvé dans la poésie, la mienne et surtout celle des autres, une consolation, une énergie et une mise en forme de la vie, de ma vie. En ce temps, je naviguais entre deux titres : Le pays derrière le chagrin et A l’entrée du jour, le premier précédant heureusement le second. Personne n’aurait pu deviner dans les poèmes de A l’entrée du jour, sinon un vers par ci, un autre par là, le contexte de leur écriture : l’isolement de la maison dont le loyer était plus que modeste, l’état de son toit, de ses toilettes qui imperceptiblement s’écroulaient au milieu des bois et l’évacuation de ses eaux. Mêmes les rats prenaient la fuite.
Il ne m’était pas possible de parler de ma pauvreté en étant pauvre, il était salutaire de traquer la moindre trace de confort comme ce couteau à pain que j’achetai un jour de soldes. Grâce à ses dents et malgré l’humidité, je réussissais à me couper de belles tartines qui déclenchèrent ces deux vers :
On trouve toujours au fond d’un pain
une belle journée à partager.
Je mettais mes pages à l’école du ciel bleu. C’est ainsi que j’écrivais contre le malheur, c’est ainsi que je lisais même et surtout les livres désespérés dont les auteurs avaient eu, au moins, le courage d’achever leurs livres.
Extrait de Besoin de poème, Le Seuil, mars 2006
Extraits de Chambres d'écho :
Je n’ai pas su vivre dans ma vie
j’en fus parfois l’assassin
mais il était une fois
nous avons fait lumière
de nos yeux
de tes yeux
qui sourient quand tu souffres.
***
Elle est entre la vie et la mort
je suis près de lui en pensée
comme en pensée je suis près de toi
près d’ici
où tu n’es plus
où bientôt elle ne sera plus
celle d’entre la vie et la mort
et à qui mon ami s’est donné.
***
Surtout ne meurs pas avant moi
surtout ne me quitte pas
mais si je pars
dit
celle qui n’est pas entre la vie et la mort
c’est qu’au plus près
souvent
tu étais au plus loin
c’est qu’entre ta vie et ta mort
tu n’as pas protégé ta vie
de la vie
c’est qu’entre ta vie et ta mort
tu as joué avec la mort
pour donner de la vie à ta vie.
***
Elle est entre la vie et la mort
plus près de la mort
beaucoup plus près.
Je suis entre ma vie et la tienne
plus près de la tienne
beaucoup plus près.
***
Evy et Claude
Elle est morte dans mes bras
dit mon vieil ami
mais avant dans ses yeux
et avant dans son corps
par où tout s’est passé
dans son corps
par où tout est parti
par ses poumons
sa gorge
sa tête
par l’atome
puis l’intérieur de l’atome
et par ce qui encore se divise
puis ce qui résiste à la division
la présence de celle qui n’est plus
et qu’on appelle l’absence
et qui s’appelle Evy.
***
Il en faut des oreilles
et des bouches
pour faire traverser le pont aux mots
des douleurs.
***
Je ne suis pas désespéré
tu me connais
je souffre
mais si la présence
en moi
résiste
alors je continuerai
nous continuerons
dit
mon vieil ami
avec qui je viens de parler
d’elle
et qui vient de m’inviter chez nous
comme il continue à le dire
chez elle sans lui
chez lui sans elle
qui parle d’elle
qui était avec lui
pendant toute une vie
toutes deux vies.
***
J'ajoute, à ces premiers textes d'Yvon, un poème qu'il vient de m'envoyer sur sa mère décédée pendant le dernier été. Je me permets de joindre à ce poème, d'une authenticité rare, le courriel que le poète m'a adressé
"Mon cher Guy
Une pensée pour toi
Et un grand merci pour ce que tu fais pour les autres
Je ne sais pas si je te l’ai dit
Mais j’ai perdu ma mère cet été
Et j’ai pensé à ton livre plein de souffrances et de vie ! malgré tout…
En échange voici ce poème que j’ai écrit pour elle
Juste avant de partir
Et que j’ai dit lors de son enterrement
Je t’embrasse
Yvon"
Ma mère
Elle est assise
dans ses quarante kilos
devant la mer
vaste
comme les questions
qu’elle se pose
j’imagine
devant la mort.
Elle est assise
sous ses yeux
et sous le ciel
ses yeux regardent
et gardent ce qu’ils regardent
dans sa main
qu’elle dépliera de l’autre côté
comme un enfant montre ses billes
au soleil
et à ses copains.
Elle entraine ses yeux
à l’horizon
elle s’entraine
au point de non retour.
Assise
dans ses quarante kilos
dans ses quatre vingt deux ans
elle vérifie une dernière fois
le tour de la terre
par la mer
avec ses yeux
elle marche sur l’eau.
Elle cogne à l’horizon
pour ouvrir
à la mer
la porte du ciel.
Elle se prépare
pour être la première
le dernier jour.