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Tahar Bekri

 

 

Photo Bernard BARDINET

 

Contact  : taharbekri@wanadoo.fr
Site :
http://tahar.bekri.free.fr

 

Poète né en 1951 à Gabès en Tunisie. Vit à Paris depuis 1976. Ecrit en français et en arabe. A publié une vingtaine d'ouvrages (poésie, essais, livres d'art). Sa poésie, saluée par la critique, est traduite dans différentes langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.). Elle fait l'objet de travaux universitaires.

 

Il est actuellement Maître de conférences à l'Université de Paris X-Nanterre.

 

 

Le souffle et la générosité de la poésie de Tahar en font une des grandes voix de la poésie du Maghreb aujourd’hui. Tahar, tout universitaire qu’il soit, sait prendre simplement la parole à bras le corps comme une femme, sans nos petites frilosités qui poussent parfois à l’illisibilité. Voici des poèmes d’une extraordinaire chaleur, d’une belle limpidité et d’une vraie profondeur.

 

 

« La poésie traverse tout ce que j’écris, y compris mes travaux universitaires. Elle m’habite depuis la prime enfance qui a vu la disparition de ma mère dans la palmeraie natale dans le sud tunisien. Cela a scellé mon rapport au monde, à l’humanité, à la nature, aux questions métaphysiques que l’homme n’a cessé de se poser : la vie, l’amour, la mort. J’habite la poésie comme une maison ouverte sur le large, remplie aussi de l’intériorité des choses, de l’émotion, de l’attention aux autres, de l’amour qui nourrit la sève des jours, du rejet de ce qui ferme les portes et les fenêtres : intolérance, fanatisme, violence… Ma maison n’a pas de tour d’ivoire ni de fleurs de narcisse, je la porte aux quatre vents, elle me colle à la semelle, j’y cultive le devoir de beauté, y peins le visage humain, la condition humaine. La poésie correspond à ma sensibilité. Je suis un homme du silence. La poésie est une écriture en silence, une parole qui va droit à l’essentiel, fait l’économie du verbe. Par exemple, je n’aime pas beaucoup la poésie narrative, (chez les Anglo-Saxons), trop descriptive ou utilisant la langue comme sa propre finalité. La poésie me permet d’exprimer d’abord mon être, mes émotions, dans le réel et l’imaginaire, mais aussi une vision philosophique, une manière d’être au monde, sans être trop cérébral, sans pesanteur intellectuelle. Je la considère comme un art majeur, comme la musique ou la peinture. »

Tahar Bekri, in El Watan, 20/11/2008

 

Lire l'article complet sur le lien suivant : http://www.elwatan.com/Une-ecriture-en-silence

 

 

 

Coquelicots pour la complainte de Bethléem

 

Si ton char tue ma prière

Si le canon est ton frère

Si tes bottes rasent mes coquelicots

Comment peux-tu effacer ton ombre

Parmi les pierres ?

 

Si mon église est ton abattoir

Si tes balles assiègent ma croix

Si mon calvaire est ton bougeoir

Si les barbelés sont tes frontières

Comment peux-tu aimer la lumière ?

 

Si ta haine par-dessus le toit de ma maison

Confond minaret et mirador

Si ta fumée sature mon horizon

Si tes haut-parleurs assourdissent mes cloches

Comment peux-tu honorer le levant

 

Si tes griffes mordent mon sanctuaire

Si tes casques sont tes ceillères

Si tu arraches mon olivier

Ses rameaux pour ton fumier

Comment peux-tu retenir la puanteur des cendres ?

 

Si Jenine en arabe est fœtus et embryon

Que tu enterres vivant oublieux de l'Histoire

Si la poudre est ton encensoir

Si tes fusées blessent ma nuit sombre

Tes dalles se consolent-elles d'être mes décombres ?

 

Si le mensonge est ton épine dorsale

Si tu nourris tes racines de mon sang

Si tu caches mon cadavre

Pour étrangler le cri de la terre

Comment peux-tu prétendre qu'elle est ta terre ?

 

 

***

 

Maître de la poussière

 

II hurle comme un loup à la lune

Je suis Néron Attila Gengis Khan Tamerlan

L'œuf du serpent dans les forêts noires

Du blé j'aime la paille morte

Les autodafés mes lampes la nuit ma tanière

 

Les roses écorchent ma vue

Les merles m'aveuglent d'être si noirs

A moi les barbelés les miradors les chars

Je vomis les luths les kôras les mimosas en fleurs

Mes amours tranchées macchabées et cimetières

 

De vos fleuves je ferai des caniveaux

 Toute la mer une pissotière

Les oiseaux migrateurs pour les grands brasiers

L'acier est mon frère dans les ciels de fer

Mes crocs pour déchirer toute la terre

 

Je suis l'aigle le vautour par-dessus vos jours

Mes berceuses grenades et bottes d'enfer

Mes griffes contre vos muguets vos arcs-en-ciel

Les fraternels rameaux les mille soleils

Ivre de sang je me nourris de tonnerres

 

***

Le devoir de beauté *

Le poète arabe pré-islamique, Kaab Ibn Zouhaïr  disait, déjà au 7ème siècle,  que parler de la poésie est difficile. Toute parole ne peut remplacer le poème lui-même. Le succès d’un poème n’a pas toujours d’explications, réglées comme les aiguilles d’une montre, malgré tous les efforts critiques ou théoriques, louables et nécessaires, par ailleurs. Je ne veux pas dire que la poésie reste un mystère total, mais elle appartient à l’art. Et comme tout art majeur, elle est au cœur des sentiments humains les plus profonds, appartient à nos émotions les plus fortes. Elle est notre sensibilité qui bat au rythme du monde. La langue qui la porte n’est qu’un support à laquelle elle donne forme et rythme. La langue ne peut se substituer à la poésie pour devenir sa propre finalité. Un tel objectif – qui existe dans certains courants de la poésie contemporaine – limite mon intérêt. Je considère la poésie comme une parole qui privilégie l’humain par rapport à l’animal. Et c’est dommage de la gaspiller ou de la transformer en une parole rhétorique creuse, un discours politique ou de la mettre au service d’une propagande ou d’une idéologie. Un poème est un acte de liberté, d’affranchissement. C’est une vision. Avec l’exigence, elle est visionnaire. Rebelle à la domestication de l’esprit, elle est une aventure humaine formidable, vol de feu, chevauchée de l’imagination, même si elle part du réel, expression généreuse et altruiste. J’essaie, grâce à elle, de dire mon être, de défendre mon visage humain, contre la laideur dans le monde : guerre, violence, intolérance, fanatisme, cupidité, obscurantisme, etc. Elle est mon devoir de beauté, ma résistance contre la volonté de mort, chant vibrant pour la vie, respect de l’homme où qu’il soit, d’où qu’il vienne. Aussi, je n’ai pas de leçon à donner ni de message tout prêt à présenter sur un plateau. La poésie est une quête des vérités. Elle peut être complexe comme l’humain. Facile en apparence, plus difficile, intérieurement. J’écris de l’interrogation inquiète, de l’intériorité plongée dans la fureur du monde, du silence couvert par le bruit, de la défense de la lumière pour percer la cécité menaçante. La poésie est une éthique non pas une politique. Une manière d’être au monde. Un chant pour aimer. J’écris, pour des raisons historiques mais aussi par choix personnel, en arabe et en français. J’ai la chance d’avoir deux langues. Elles me permettent d’habiter une maison à deux fenêtres. Mon toit est l’univers, mon sol est la terre, ma porte est ouverte sur le large pour accueillir l’humanité entière. Je doute souvent. Ma seule certitude est le parcours humain dans sa traversée à la fois, épique et tragique, fragile et courageuse, magnifique et éphémère, digne et inconsolable, de la vie, l’amour, la mort. 

Tahar Bekri (ce texte, d'une grande lucidité, doit paraître en Colombie en juillet prochain)