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Récits inédits et... encore en chantier 
Galibot, en 1969, devant le "petit bar", rue de Nantes à Rennes
Ces deux récits font suite à l’ensemble de neuf nouvelles intitulé Maman, j’ai oublié le titre de notre histoire, publié à la librairie-Galerie Racine (mai 2008) et narrant des épisodes de la vie du jeune Galibot dans le Nord de la France. Je joins dès maintenant à cette page un petit album photos que je dois à l'ami Jean-Michel Parys qui est, lui, resté au pays... Vous trouverez cet album en fin de page accompagnant un texte, Le Nord, initialement publié par René Rougerie et qui devrait être republié prochainement à l'atelier de Groutel. Enfin j'intègre après le petit album de photos le texte intégral du recueil Maman j'ai oublié le titre de notre histoire, recueil que vous ouvez toujours commander à l'éditeur.
1
Félix
Une voix sans paroles
Pour Philippe Meirieu et pour mes maîtres qui surent, devant moi, ne jamais s’abandonner à leur « tumulte intérieur » et me mener à la parole. A tous les anonymes. A ceux qui, simplement, ne font pas de bruit.
Guy Allix
______________________________________________________ En guise de préface :
Cher Guy, Je viens de lire cette dernière version et elle m'a beaucoup ému. C'est un texte superbe et je suis infiniment touché de cette dédicace que je me mérite guère. Mon propre tumulte intérieur est, parfois, assourdissant et j'ai bien du mal à me centrer sur l'essentiel. Ton témoignage et ton texte sont, à cet égard, infiniment précieux. Merci infiniment. Vraiment... Amitiés Philippe (Meirieu)
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« L'ennui dans ce monde, c'est que les idiots sont sûrs d'eux et le gens sensés pleins de doutes. » Bertrand Russel
« C’est là que j’ai appris l’humilité, que j’ai appris à m’enfoncer dans la terre. » Lèvres de peu suivi de Le Nord, Guy Allix
En voilà un qui portait bien mal son prénom. Même si je l’ignorais encore. Je connaissais bien Felice Gimondi car, comme Félix, j’étais fan de vélo. Mais je ne savais pas ce que ce prénom, Félix ou Felice pour les ritals, voulait dire, même si j’avais bien vu le jeune champion italien arborer un sourire radieux comme son maillot, en 1965, devant le pauvre Poupou qui le secondait avec sa coutumière scoumoune et son furieux manque d’audace et d’autorité.
Je l’apprendrais plus tard en faisant un peu d’italien et de latin. Je ne m’étais jamais interrogé non plus sur son nom : il s’appelait Servais. Ca ne s’invente pas. Il avait d’ailleurs servi dans l’armée française à ses risques et périls. Et il est resté servile jusqu’à la fin de sa vie malgré ses révoltes rentrées.
C’était un ami de ce qu’il est bien difficile d’appeler « la famille ».
Maman m’avait expliqué pour la guerre. Il aurait pu y perdre la vie… Il avait perdu plus : la bourse. Et c’est ainsi qu’il vivait car on la lui remboursait, si je puis dire, avec une maigre pension d’invalidité. Mais, s’il survivait ainsi chichement, ça ne pourrait jamais permettre à Félix de retrouver bonheur ou extase. Il resterait à jamais le « pauvre Félix » et c’est comme cela que nous en parlions souvent, maniant l’oxymore sans le savoir ainsi que Monsieur Jourdain maniait la prose.
Il habitait une toute petite maison, bien délabrée et sale, avec un jardin devant, qui, lui, restait propret. Il y avait aussi, au devant de la maison, quelques clapiers. C’était au bord d’un ruisseau, tout près de l’écluse de Marchiennes, où son frère, bien mal nommé là encore, son frère Victor, servait lui aussi, ouvrant le passage aux magiques et lourdes péniches qui alors circulaient sur cette Scarpe qu’on appelait improprement, sûrement parce qu’elle transportait alors des tas de cochonneries, le Canal.
Félix ne travaillait pas ou ne travaillait plus. Ce qui ne le rendait pas heureux pour autant. Il cultivait son jardin, élevait ses lapins et pigeons : ce qui éloignait, certes, de lui tous les maux sauf le besoin, et je doute qu’il ait jamais eu à combattre le vice. Quant au besoin lui-même, il faut bien admettre qu’un peu de ciel bleu et de silence lui suffisait pour vivre. Pas besoin d’antiquités ou de bibelots, de voitures et de tous ces objets « modernes » qui apparaissaient chaque jour, nous détournant de l’essentiel pour des rêves purement matériels (encore un oxymore…). Oui, on avait déjà inventé la société de consommation où chacun était sommé d’être con.
Lui, Félix, résistait à sa façon : ses journées se passaient entre quelques bistrots (mais je ne me souviens pas l’avoir vu une seule fois ivre ou alors c’est que j’avais trop bu moi-même…), le jardinage, l’élevage de ses animaux et la recherche de « l’herbe aux lapins ».
Et puis il y avait son vélo. Ou plutôt sa bicyclette qui datait bien de la dernière guerre mais qui avait, elle, gardé ses deux roues et même deux sacoches fort utiles pour les commissions. Elle portait facilement Félix, qui était bien maigre, à quelques kilomètres à la ronde. Autant dire qu’il faisait un mini Giro à peu près chaque jour, en évitant toutefois les Dolomites trop lointaines et en ne tirant pas le 52 x 13, pour cause d’absence de dérailleur. Avec des étapes qui le poussaient parfois « chez nous ». Ainsi il venait au Pont d’Anchin, pourtant assez éloigné de Marchiennes. En témoignent plusieurs « photos de famille » où il figure.
En effet, Maman aimait bien rattraper le coup en quelque sorte, donner le change pour plus tard, et tenter d’inscrire des souvenirs de bonheur dans notre purgatoire. La pause et le sourire étaient de rigueur quand bien même deux heures plus tôt c’était la guerre. Elle sortait son appareil photo qui avait été neuf et moderne longtemps avant et elle décrétait une trêve en quelque sorte, que le vieux fou viendrait rompre dès qu’il le voudrait. De fait, en regardant ces souvenirs, des historiens patentés pourraient conclure que c’était là, malgré une évidente pauvreté, une famille sereine.
Les archives sont parfois trompeuses, falsifiées par les victimes elles-mêmes. 
J’ai ainsi une photo de Chantal, particulièrement belle et adorable, avec une jolie petite robe blanche de deux centimes et demi et un nœud assorti dans les cheveux. Elle sourit tant qu’on envie son bonheur ! Elle arbore fièrement son prix et un bouquet de fleurs, à l’endroit même où elle m’a sauvé la vie un peu plus tard ou un peu plus tôt, je ne saurais trop dire. Dans l’affaire, je croirais presque qu’elle a obtenu ce prix pour cette bonne action… Mais non, ma grande sœur réussissait chaque année, envers et contre tout, à décrocher le « premier prix » et j’en étais assez fier moi aussi. On se dira sans doute qu’il y avait un bon dieu pour elle, étant donné les conditions dans lesquelles elle pouvait étudier. Comme elle était particulièrement gracieuse c’est que la grâce justement l’avait touchée….
Je crois plutôt qu’elle était bien contente, ainsi, d’emmerder le vieux fou. Et ça lui donnait, à cette petite sainte, une pêche d’enfer….En effet ce dernier n’aimait pas l’école, où il n’avait jamais été premier. Aussi m’avait-il dit assez vite qu’à quatorze ans je prendrais la musette et que j’irais bosser comme ma sœur Raymonde qui, une fois le Certif obtenu, était allée travailler à la « Belle jardinière » à Flines-les-Raches. Elle partait très tôt le matin emmenant dans ladite « musette » un peu de pain et une petite boîte de pâté de foie. Elle revenait assez tard. Pendant un moment, je l’ai attendue impatiemment chaque soir car elle m’avait juré qu’elle me rapporterait du travail un « petit riendutout, tout neuf ». Ce fut, quelques semaines, un grand mystère pour le galibot que ce « riendutout ». Et au bout du compte, il lui en voulut beaucoup quand enfin elle le lui offrit.
Raymonde redonnait entièrement son salaire à Maman. Le vieux pochard dépensant le sien dans ses bonnes œuvres bistrotières.
L’école, d’après lui, c’était bon pour les fainéants. Les instituteurs et les professeurs, d’ailleurs, n’étaient que des paresseux, trop propres, donc propres à rien… Assez tôt, j’eus ainsi envie, avant ma passion pour Jacques Anquetil, d’être instituteur moi aussi, si, par malheur, je ne réussissais pas mes études de médecine. Ce n’était pas forcément par paresse comme pourrait le croire l’hypocrite lecteur. Je savais, je voyais, combien mes instits travaillaient et se dévouaient, notamment pour ce pauvre petit sagouin qu’ils devaient plaindre entre eux dans la cour de récréation. Je comprenais déjà, tout au fond de moi, que « la main à plume vaut bien la main à charrue ». Et surtout je trouvais des papas de substitution dans mes maîtres, Monsieur Giono, Monsieur Cotton, Monsieur Cogez et plus tard Monsieur Gambiez qui m’emmenait souvent au collège, dans sa 403 crème, quand l’hiver se faisait plus noir pour Galibot et son vélo aveugle par temps de nuit. Plus tard encore, ce serait le cas à Rennes avec Monsieur Nouïs, mon prof de Français de quatrième qui m’apprit que la langue ça sert aussi à rêver et à jouer.
C’était, cher Monsieur Nouïs, pour un enfant du peuple, la plus belle découverte, celle qui ouvre enfin les portes d’un autre monde, d’une autre vie. La langue n’était plus simplement « utile » et « communicante » mais joyeuse et désirable. Jouable. Les mots, même s’ils pouvaient être des armes terribles pour la lutte ou, au contraire, l’asservissement, n’étaient plus simplement des « outils » mais de petites billes multicolores avec lesquelles je pourrais jouer, sans honte, jusqu’à la fin de mes jours. La poésie, que vous aviez augurée dans mon écriture de tâcheron, me le confirmerait ainsi que mon grand frère Serge Cabioc’h. Celui-ci n’avait pas l’âge d’être un papa mais continua cette initiation et partagea, dès notre rencontre, mes jeux d’éternel gamin, jusqu’à cette heure même, où nous échangeons nos traits de plume sur écran et où, sans la moindre condescendance, il corrige parfois mes erreurs de perpétuel errant. Dans ce long parcours d’obstacles scolaires, obstacles que je ne découvrais souvent qu’au tout dernier moment, je me dois de citer encore, comme père miracle, Monsieur Renault, mon prof d’italien au lycée Bréquigny de Rennes, un pur coco, qui, avec son habituelle générosité, me sauvera un instant de la chute, peu avant de tomber définitivement, lui-même, sur une dernière haie… Et puis il y aura, en classe de première, la jolie Mlle Ecarlate que, certes, je ne pourrai prendre comme papa mais qui me trouvera « des qualités de finesse », encouragera mes premiers essais poétiques et… me fera souvent rougir.
Oui, je « ferai » instit ou docteur. Voire « collègue » de cette prof de français si… émouvante qu’elle sut me motiver.
Le rêve, la révolte, est la grande richesse des pauvres. Une richesse qui peut parfois renverser des montagnes. S’ils ne rencontrent pas, sur leur route, l’ignominie et le pire mensonge qui ne dit pas son nom, qui se cache sous le masque de celui ou de celle qui « ne ment jamais ».
Sur deux autres photos, je retrouve Félix. Sur l’une, tout le monde est réuni et je me demande qui a bien pu prendre ce cliché. Il y a, dans l’ordre, au second rang : Félix, Raymonde, le vieux truc, Maman, Marie et Henry qui étaient concierges à la ville (Douai) et commères dans le privé. Au premier rang, en culottes courtes avec des bretelles, Galibot se tient tout droit, jambes aussi serrées qu’il le peut avec son genuvalgum, crispé comme il l’a toujours été et le serait toujours. A sa gauche, Chantal, coiffée de ses longues nattes, tient fièrement dans ses bras Charly, encore bébé, pas encore « mongolien ». Du moins pour nous qui n’avions pas beaucoup voyagé…
Chacun a mis son costume du dimanche ou ce qui lui tient lieu de costume du dimanche.
C’est le cas de Félix que l’on voit, ombrageux comme de coutume, avec sa main sur l’épaule gauche de Galibot, qu’il aimait bien. Oh, ce n’est pas un « costume » de grande fête qu’il avait enfilé ce matin-là : c’est qu’il n’y eut jamais de grande fête pour lui. C’étaient des vêtements qui devaient dater de la guerre, là aussi, et qu’il mettait deux ou trois fois l’an. Mais il s’était « fait propre » pour honorer ses amis. Sur la troisième photo, bien défraîchie, je retrouve encore Félix avec le même costume. Mais, cette fois, c’est lui qui tient Charly dans ses bras et il est à côté de Raymonde. Cette fois, il fait carrément dans le luxe car il porte, en plus du vêtement du dimanche, une casquette de mauvais garçon comme le disait une chanson d’une autre époque. Une casquette qui a l’immense avantage de cacher, pour partie, ses oreilles horriblement décollées. 
Il ne sourit sur aucun des deux clichés, il résiste, une nouvelle fois, comme il peut à cette misérable mise en scène. Il fait même triste mine, triste sire. Ce qui peut se comprendre, certes, au vu de ce que j’ai déjà dit. Pourtant je puis assurer que, même si, dans mon souvenir, il reste d’abord un homme bien taciturne, il savait sourire parfois et son visage disgracieux était alors méconnaissable. Je crois que c’est simplement ce sourire, ce bonheur, qui pour être éphémère, n’en est pas moins vrai, que je voudrais pouvoir donner à mon tour, avec ces mots qui tentent de suivre la trace de mon ami. Un sourire cache misère, peut-être, mais qui lui ferait si bien la nique, à cette acharnée.
Félix, sur chacune de ces photos, me semble bien vieux alors qu’il ne devait pas encore avoir l’âge que j’ai maintenant, mais c’est qu’en ce temps-là, les gens étaient vieux plus jeunes que de nos jours…
Il venait chez nous aussi en l’absence du vieux… (bon, je commence à manquer de vocabulaire…). Je me souviens surtout de ses passages à la « sous-station ». Avec Maman, il allait voir la basse-cour pleine d’une bonne trentaine de volailles diverses : poules, pintades, dindons, canards, et ensuite il convenait d’aller admirer les lapins, élevés dans une salle du garage qui, à l’époque, jouxtait la maison. Ce grand garage avait servi d’entrepôt pour les tracteurs de la C.G.T.V.N (Compagnie Générale des Transports sur Voie Navigable), tracteurs qui hâlaient les péniches non encore motorisées. Il était désormais désaffecté ; l’entreprise ayant fait faillite suite à la modernisation desdites péniches par la suite elles-mêmes disparues de la Scarpe, laissant celle-ci à son bon silence.
Pour l’heure, le bâtiment avait l’immense honneur d’abriter les lapins de Maman. Celle-ci était très fière de ses lapins qui, avec les volailles, mettaient un peu de beurre dans les épinards, ou plutôt un peu de viande dans les patates, et permettaient d’avoir, comme on disait autrefois en Normandie, des jours à « mougi de la chai » et à porter un « capé ». C’était un plaisir commun à tous deux. Je me rappelle une fois avoir vu, après la « visite aux lapins », Félix prendre Maman par l’épaule et lui donner un baiser sur la joue. Ce jour-là, il avait ce large sourire que j’ai déjà évoqué. Ce geste de la main et ce baiser ne m’avaient en rien choqué. Et, après tout, j’eusse préféré avoir Félix comme beau-père. Certes il ne pouvait plus faire de bien à Maman, mais il ne saurait pas non plus lui faire de mal.
Cela aurait suffi au bonheur de Galibot.
Parfois le vieux fou affirmait, dans ses délires, qu’il y avait quelque chose entre eux. C’est pourquoi Maman m’avait expliqué pour Félix : « Tu parles ! Félix, il n’en a plus depuis la guerre, il ne peut plus etc. ». Les bons lecteurs de Galibot se rappellent, sûrement, qu’elle avait une imagination débordante et j’en vois déjà certains qui doutent des bonnes paroles maternelles. Mais c’était pourtant la vérité. Et je n’ai jamais vu de choses louches entre Maman et lui, comme je n’ai jamais vu Félix loucher sur une femme.
Dans les dernières années de mon enfance ch-ti, avant la fuite vers les terres bretonnes, j’allais souvent le voir, au hasard des commissions, et plus tard de mon entraînement de futur champion, avec un nouveau vélo à trois vitesses sans dérailleur. Félix était un taiseux comme j’en ai rarement vu. Un taiseux qu’une parole sourde habitait. Mais quand je venais le voir, il sortait de sa bulle de silence comme pour rendre hommage à l’enfance.
Une fois, il m’avait parlé politique en m’affirmant que Mitterrand « c’était le meilleur ! ». C’était en 1965, l’année de Gimondi encore, mais celle aussi où François Mitterrand mit de Gaulle en ballotage, créant un choc énorme dans la majorité silencieuse que « Mittrand » affolait, et un espoir immense dans le petit peuple de gauche. Je crois bien que Félix était en fait un pur coco, comme Monsieur Renault, et aussi comme tous ces pauvres ou ces ouvriers qui n’avaient pas encore été formatés, standardisés, manipulés par la télé, la pub et les supermarchés. Mais un coco qui, au contraire du vieux machin, plus ignare que véritable communiste, savait être tolérant. Le vieux stal nous appelait, Maman et moi, « Monsieur et Madame Pompidou », en 1968… Aussi quand Maman lui rapportait les scènes que nous avions à la maison pour ces oppositions politiques, Félix montrait une âme de philosophe panglossien : « Bah, il faut de tout pour faire un monde ! »… Justifiant alors, sans bien le comprendre, aussi bien Hitler que Staline ou Franco, voire le vieux débris, devenus soudain nécessaires à la marche du meilleur des mondes.
Il n’était pas non plus « de la calotte » et n’aimait pas trop les « grenouilles de bénitier ». Tandis que Galibot, de son côté, prenait, en catimini, des leçons de catéchisme chez la petite Mme Couteau, la gentille et charitable droguiste de Vred. Pourtant, incontestablement, Félix aurait pu en apprendre, à beaucoup de ces chrétiens du dimanche, au sujet des vertus quotidiennes de l’humilité chrétienne. Lui pratiquait chaque jour, sans le savoir, cette parole qu’il n’avait pas voulu lire.
Cela dit, nos discussions favorites portaient sur le vélo et il en connaissait un rayon, le Félix, à force de faire son Giro sur le chemin de halage et de lire les chroniques cyclistes dans La Voix du Nord ou dans Liberté. C’est ainsi que, lors de l’un de nos derniers échanges, il m’avait prédit que jamais Poulidor ne gagnerait le tour. « Il n’est pas assez fort en Montagne ! », m’avait-il affirmé d’un ton péremptoire que je ne lui connaissais pas. Ce que je n’avais pas trop compris et qui était loin d’être vérifié, en l’occurrence : le champion, en effet, était capable de grimper comme un roi de la montagne. Pourtant la prédiction, elle, se confirma hélas pour l’éternel deuxième qui aurait bien mérité, un seul petit jour, de porter un maillot plus ensoleillé. Nul doute qu’il en eût été transformé, que le maillot lui eût apporté ce culot, qui manquait tant au malheureux chouchou des Français. Un manque qui venait sans doute de cette humilité qu’il partageait, finalement, avec Félix et qui peut rendre heureux d’une certaine manière.
Mais il est vrai cependant que le champion joua souvent de malchance. J’en sais quelque chose puisqu’une même mésaventure réunit Poupou et le modeste Galibot, avec une bien moindre gravité pour ce dernier, qui ne fut seulement jamais deuxième. En 1964, Poulidor ne réussit pas à semer suffisamment Anquetil le renard dans le Puy de Dôme pour prendre le maillot. Il échoue à 14 petites secondes qui permettront à Maître Jacques de contrôler la situation jusqu’à l’étape finale qui se courait alors contre la montre. En fait, Poulidor n’avait pas reconnu le Puy de Dôme. Il y était bien allé, avant le tour, mais en semaine, et le Puy est alors fermé aux cyclistes… Même aux champions. Il n’avait pu ainsi trouver les « bons braquets ». En 2003, hébergé chez mon ami et éditeur René Rougerie dans le Limousin, j’ai voulu moi aussi reconnaître cette montée mythique. J’ai emmené le vélo sur la galerie de ma voiture jusqu’à Clermont-Ferrand. Nous n’étions pas dimanche… Pas de Puy, pas de bol vraiment pour Galibot. La scoumoune ne l’a jamais lâché lui non plus… Et il aurait été très heureux s’il n’avait trouvé que cette seule porte close.
En 1968, peu de temps après la prédiction de Félix, la déveine frappa l’Auvergnat plus durement encore, le jetant avec un motard sur les pavés en une année où ceux-ci avaient servi à découvrir des plages ensoleillées, aux couleurs de ce maillot si convoité. Et le terrible cannibale, surnom donné très vite à Eddy Merckx, le plus grand champion de tous les temps, était déjà bien assis sur son trône depuis un an, attendant patiemment 1969 pour montrer à tous que, d’abord coureur de classiques, il pouvait aussi remporter les grands tours, avec tous les classements et des écarts phénoménaux. Il grimpait alors comme un dieu avant qu’un terrible accident, dès fin 69, le fasse redescendre un peu sur terre : il ne serait plus qu’un héros de la montagne. Heureusement pour les autres car, malgré cela, il n’y eut plus photo, plus de suspense comme en 64 ou 68. Ses adversaires ne couraient plus, comme Poulidor, que pour la deuxième place… On pourrait donc affirmer que Poupou gagna le tour 74 dans la catégorie « normale ». L’« autre », courait seul dans une catégorie extraterrestre, étant encore, pour peu de temps, hors compétition. Il aurait dû, de ce fait, être déclassé. Comme le dopage, l’humiliation de l’adversaire ne devrait pas être tolérée dans les courses cyclistes ; on aurait pu tout aussi bien exclure ce coureur par trop insolent, et, qui plus est… anthropophage.
Félix lui-même, malgré ses nombreux Giros, n’a jamais porté que des maillots gris. Félix, qui a perdu la bourse - mais pas au Palais Brognard, bien sûr - n’a jamais eu de médaille. Pourtant, quand je pense à lui, je me dis qu’un jour, il faudra lui en donner une à titre posthume : en voilà un, c’est sûr, qui n’a pas contribué à l’effet de serre et à la pollution en général. Félix : un héros des temps modernes, à sa manière. Un écolo comme on n’en faisait pas encore, doublé d’un prophète taiseux. Il n’aura jamais fait partie de ces riches qui détruisent la planète.
Est-ce à lui que je pensais quelques années plus tard, quand, comme beaucoup d’autres candides, je rêvais alors d’une vie simple et frugale loin des tentations de cette société que je voulais fuir à jamais, d’une vie où j’aurais tout mon content avec, pour seules richesses, l’amitié, l’amour, la musique ? D’une existence où je me nourrirais de pain et des mots de mes poèmes. Est-ce à lui que je pensais ? Je ne saurais l’affirmer. C’était, bien sûr, dans « l’air d’un temps »… qui n’avait pas forcément tort de croire en un ailleurs moins ravageur pour l’ici de la terre. La suite nous l’a prouvé et nous le prouvera encore. Mais je considère, aujourd’hui, que le bon Félix a semé pour moi, par sa seule présence, par ce silence éloquent dont il avait l’art, des petits cailloux blancs sur le chemin qui mène à d’autres rêves, à d’autres évasions, à d’autres retrouvailles…
A d’autres utopies !
Et combien je regrette, à ce jour, d’avoir failli, de m’être égaré, alors même que je commençais à suivre cette voie, cette vie simple, et finalement « felice », dont le seul luxe, par rapport à la sienne, était ces « amours d’antan », qu’avec ses moyens Félix ne pouvait se permettre. Oui, combien je regrette de n’avoir pas continué d’emprunter jusqu’au bleu du ciel ce chemin buissonnier. Et de m’être, tout au contraire, laissé saisir, laissé fourvoyer, trop naïvement, par celle qui, avec ce foutu « vanity-case » dont elle ne pouvait se passer, et ses goûts de petite bourgeoise, emportait le Galibot rapiécé dans la tourmente dévoreuse d’une société qui broie à jamais le rêve et l’amour… Le grand Charlot eût fait de ce premier plan, une fin géniale illuminant la ville. Là ce fut une simple erreur de casting qui bousille le film d’une vie.
Les vrais pauvres n’ont, eux, jamais le luxe de jouer un rôle contraire au leur, de faire semblant d’être autres qu’ils ne sont. Même affublés pour une fable différente où les a menés un « ascenseur social » aujourd’hui grippé, on les remarque au premier coup de fourchette et à la façon dont ils essuient, avec un morceau de pain, le fond de leur potage. A la façon dont ils commettent ce qu’il n’est pas convenu de faire dans « le monde ». Même sans la moindre dette, ils restent, une fois exilés, toujours empruntés et réifiés. Jamais véritablement initiés. C’est pourquoi ils sont si souvent trompés (au sens premier, le plus terrible, du terme) et moqués.
Félix, lui, trop incapable de trahir, n’a jamais été en position d’être « transfuge ». Il était simplement de ce grand peuple des humbles qui n’ont jamais eu la parole même quand ils ont cru pouvoir la conquérir un jour ou un grand soir. Il n’avait pas de rôle à jouer dans la comédie du monde et quel que fût son nom, il était de la famille des anonymes et des sans grade, de ceux qui auraient tant de choses à nous dire, s’ils n’étaient horriblement bâillonnés dans le camp de la bêtise où on les parque, désormais, derrière les barbelés médiatiques.
Une chose nous réunira toujours, lui et moi…. Cette voix sans paroles ou cette « voix sans personne » comme l’écrivait Tardieu. Même si je me suis permis depuis de prendre, ou plutôt de conquérir de haute lutte (hors ménage…), grâce à mes maîtres cités plus haut, cette parole qui ne m’était pas simplement donnée comme elle l’est à d’autres.
Je suis passé, il y a quatre ans, à Marchiennes avec ma compagne. Nous sommes allés à l’écluse. Auprès de celle-ci, j’ai entrevu une maison en ruines au bout d’un jardin envahi de ronces et d’orties. Quelques instants, je n’ai plus regardé ni les ruines, ni ma compagne que j’ai pourtant du mal à quitter des yeux. Je me suis tu comme il savait le faire. Laissant seulement passer les mots sans en saisir un seul, laissant couler au fond de moi les émotions, dans ce silence recueilli qui dit toujours plus et dont il m’avait appris l’incomparable saveur.
« Des mots suivent un chemin de halage/passent des écluses ». Oui, Guenane, comme les phrases de Félix qui ne prenaient jamais la grand route bêtifiante mais les sentiers étroits, les « voyettes » ch-tis et les chemins de halage. Une parole en sourdine. Oui, je me suis tu, comme pour lui rendre, à cet instant, le seul véritable hommage digne de l’homme qu’il avait été.
Où es-tu brave Félix ? Si la bonne nouvelle disait vrai, tu serais, à coup sûr, parmi les bienheureux, donnant enfin tout son sens à ce nom qui t’avait tant trahi.
Ton sourire semble se lever comme une étoile, très loin, à l’horizon de ces mots.
De ce texte qui ne sera jamais que ton ombre.
Pauvre Félix.
Guy Allix (une version, volontairement abrégée, de ce texte a été publiée dans les Cahiers du Sens 2009) 2 Le petit moulin à poivre « Etre adulte c'est avoir pardonné à ses parents. » (S. Freud) « Il nous fallut bien du talent Pour être vieux sans être adultes » (Jacques Brel)
Les lecteurs du galibot l’ont bien compris : c’était pas tous les jours la fête. D’autant que le vieux schnock n’aimait pas vraiment les fêtes. Ou plutôt, en grand amateur de mauvais westerns, il les confondait avec le bal de saloon où ça se termine toujours en bagarre généralisée. J’ai des souvenirs de sapins de Noël jetés dehors avec une guirlande à jamais déroulée et d’œufs de Pâques transformés en omelette.
Pourtant, quelques grands jours à jamais marqués d’un petit caillou blanc ont échappé à l’horreur de la règle et je me rappelle une fête des mères où Maman n’a pas eu à garer ses abattis ou à s’entraîner à la course à pied avec sa couvée de jeunes athlètes. Bien sûr, nos petits moyens ne nous permettaient pas de lui acheter un bijou ou quelque chose du genre. On restait dans l’utile de la ménagère, comme c’était souvent le cas dans les familles modestes.
Je devais avoir alors trois ou quatre ans tout au plus et je ne m’étais pas encore entraîné à être Johnny Weismuller. C’était dans la salle à manger de la maison du pontier. Je me souviens encore de Maman en train de découvrir son cadeau… Il était joli ce moulin à café miniature comme est joli tout ce qui est petit… J’essaie toujours de m’en convaincre du haut de mon mètre 65. On aurait pu s’y tromper, croire que sa vue soudain baissait, si ce n’est que les vrais moulins à café commençaient à montrer leur patine et à être remplacés depuis longtemps, alors que cet objet était, lui, rutilant. Et Maman était heureuse de ce simple cadeau, elle qui savait si bien se contenter de ces petit riens qui étaient toujours quelque chose pour elle.
Cette fête des mères reste, dans ma mémoire, comme une bulle de bonheur dans la tourmente.
Le moulin à poivre a suivi la « famille » dans ses pérégrinations jusqu’à la fin. Même quand nous avons quitté le Nord, il a fini par nous rejoindre alors que nous avions presque tout laissé de cet horrible mobilier que nous possédions. Et je puis dire aujourd’hui qu’il m’a accompagné aussi. Tout petit déjà, j’aimais bien l’utiliser non pas tant pour aider Maman que pour m’amuser et sentir la bonne odeur du poivre jusqu’à l’éternuement.
Quand ma mère nous a quittés en août 1974, elle ne nous a pas laissé un gros héritage, on s’en doute un peu. Tout ou presque, était de bric et de broc : des vieux meubles qui n’avaient même pas l’heur d’être antiques, une vaisselle complètement dépareillée… Le partage fut vite fait entre mes sœurs et moi. L’avantage de ces « héritages » de pauvres gens c’est qu’il n’y a pas de risque. Il n’y a pas de ces conflits sordides dont certaines familles ne se remettent jamais. Chacun emmena simplement un ou deux objets auxquels Maman tenait particulièrement, voire quelque chose qui pourrait rester utile. Un videur de greniers vint pour le reste. Tout se fit à l’amiable et nous avons évité tout frais de notaire. Pour moi, j’emportais un peu de cette vaisselle dépareillée qui me serait malgré tout d’une grande utilité pendant quelque temps, un convecteur électrique soufflant que nous avions acheté à notre arrivée à Rennes, quelques photos et lettres et… le petit moulin à poivre.
Avec tout cela, je n’étais pas bien encombré et je me rappelle avoir déménagé en mobylette pour venir quelques mois plus tard habiter une petite chambre meublée dans une ferme près de Saint-Jacques de la Lande : « La Martinière », un nom qui me rappelait celle dont je fus si longtemps amoureux en vain. Ce fut peut-être le nom qui me décida. La chambre était modeste certes mais propre. La fermière, Madame Gervais, était d’une gentillesse rare, me préparant même de la soupe lorsque j’étais malade. Les « cabinets » étaient dehors dans la basse-cour et j’avais un « jules » pour la nuit. Mais tout cela suffisait amplement à mon bonheur agrémenté par mes amours d’antan, mes copains de toujours… et l’écriture de mes poèmes.
Comme richesse, je n’avais donc que quelques livres, des vêtements minables usés parfois jusqu’à la corde, la vaisselle dépareillée, ma guitare, des photos qui blêmissaient lentement, le petit moulin et ma mob déménageuse et voyageuse… Une 103 Peugeot, qui m’avait déjà emmené de Rennes à Paris chez mon éditeur Jean-Luc, au mois de juin, et avec laquelle je m’étais retrouvé sur le périphérique, sauvé du flot des automobiles par deux flics, exceptionnellement conciliants, qui arrêtèrent la circulation et laissèrent partir, après vérification d’identité, le petit breton mal embarqué. J’avais voyagé de nuit pour que le moteur ne chauffe pas… et le midi, je me suis endormi à la table de cet éditeur devenu vite le grand frère que je n’avais pas eu, le grand frère qui m’accompagne toujours en chemin de poésie. Cette même mob voyageuse et déménageuse comme on n’en fait plus qui me porta aussi jusqu’à Treignac en Corrèze (450 kms !) en septembre 1974 pour rejoindre trois copines. J’avais alors évité, sans le savoir, de rencontrer une cousine venue chez ma sœur Raymonde… pour me voir. 
Hélas je ne l’ai pas évitée longtemps.
Le petit moulin a donc fait le déménagement en mob, dans une de mes sacoches. Puis un peu plus tard en 4L Renault quand j’ai rencontré celle que je croyais être la femme de ma vie… Celle que je n’avais finalement pas su éviter et avec qui je me suis fourvoyé sans attendre suffisamment de la connaître telle qu’elle était derrière le masque.
Avant ce déménagement fatidique, j’étais heureux d’avoir quand même ce moulin tout imprégné de Maman. Je « faisais » avec la vaisselle en arcopal. Me restaient quand même ma merveilleuse guitare appelée Marie, qui jouait si mal quand elle était dans mes bras, et ma monture qui déménageait et voyageait loin… Et aucune dette, c’était déjà une immense richesse.
Assez vite, je l’ai restauré, nettoyé, bichonné, le petit moulin. Et il a passé 27 ans avec ce qu’il est convenu d’appeler « le couple ». Comme le dirait Aldo Naouri, nous ne faisions qu’un mon épouse et moi : elle-même.
J’ai donc attendu des années avec mon petit moulin, comprenant trop tard que je n’aurais jamais de place, que je moulinais seul. J’ai donc attendu que les enfants fussent grands pour prendre enfin mes jambes à mon cou en assez bon marathonien que j’étais encore.
Mais c’était un départ « sous conditions » et j’ai accepté celles-ci pour mes enfants d’abord et puis, j’ose l’avouer, parce que j’avais une envie furieuse de partir depuis tant d’années, de quitter cette vie qui n’était pas la mienne malgré l’amour sincère que j’éprouvais à l’égard de celle que je n’accompagnais que comme un petit chien. J’avais prévenu tant de fois. Rien n’y avait jamais fait. Je n’avais rencontré qu’obstination et mépris.
Alors, moi qui n’avais pas de créances lors de notre rencontre, moi qui n’avais guère contribué non plus à en faire, m’habillant au moins cher, n’allant jamais chez le coiffeur etc. j’ai dû emmener les dettes communes qui étaient le résultat des achats inconsidérés d’une épouse qui ne pouvait pas rentrer chez un antiquaire sans y trouver quelque chose de si absolument nécessaire qu’on s’en passait très bien avant. Au point d’acheter des meubles dans lesquels on ne savait même pas quoi mettre, et de les acheter même à mon insu.
Maman, elle au moins, n’avait jamais fait de dettes que pour acheter l’essentiel…
J’ai donc emmené cela : des dettes qui avaient été engagées pour le superflu et… qui n’étaient pas à moi. En revanche, il n’était pas question que j’emporte de la vaisselle ou de l’électroménager et j’ai eu bien du mal à extraire deux seuls petits meubles de la caverne d’Ali Baba. On reprit même de nombreux cadeaux. Je n’avais droit qu’à mes livres (et encore « on » en subtilisa…), les tableaux qui m’avaient été offerts par mes amis peintres (et encore « on » en subtilisa… ainsi cette belle représentation d'un couple par mon amie Cornélia, cadeau qu'elle me fit quand j'allais la voir pour la première fois chez elle, seul, en juin 2001) et surtout mes affaires de travail...
C’est qu’il me faudrait travailler dur, jusqu’à l’épuisement pour tenter de payer les 32 000 € de passif que j’emmenais et dont les créances ajoutées aux pensions obéraient tout mon salaire de professeur certifié… Je devais donc vaquer à d’autres occupations, faire un marathon professionnel chaque jour pour garder la tête hors de l’eau.
Voilà ce qui s’appelle un « partage équitable ». Je devais retrouver « Dame misère »… qui m’a collé aux basques comme aucune femme ne l'a fait.
Et c’est là que revient celui qui avait tant mouliné avec moi dans les cols hors catégorie de ma vie. J’ai laissé les quelques assiettes en arcopal mais pas question, bien sûr, pour le moulin ! J’ai donc voulu emmener ce cadeau de fête des mères qui était un des seuls souvenirs que je possédais de Maman, peut-être même le seul souvenir véritablement heureux. Ce fut, là encore, sous condition : il fallait que j’en achète un autre… pour Madame.
C’est comme ça que j’ai dû racheter ton moulin, Maman. Un moulin qui aura été payé deux fois. Une des seules choses que tu avais sauvées des eaux. J’ai bien pensé que c’était odieux, ignoble. Mais on ne change pas du jour au lendemain un type de fonctionnement qui a duré 27 ans. Je partais, certes, mais j’avais encore droit à des humiliations et ce n’était pas fini… Comme me le dit plus tard un juge qui ne savait pas même compter : « La liberté a un prix, Monsieur ! »
Bien sûr, tout cela est idiot, stupide de ma part. Inqualifiable de l’autre !
Mais c’était aussi « mon héritage » et j’étais responsable de celui-ci puisque je n’avais pas su le gérer, c’est-à-dire le dépasser. L’héritage d’une enfance qui, en dépit de ta bonne présence, m’avait laissé démuni à jamais, dans la peur panique des conflits, dans cette faiblesse dont l’autre avait su profiter comme elle avait abusé d’un amour qui ne savait pas compter lui non plus.
L’héritage d’une enfance pour laquelle je t’en ai bien voulu, comme nous avons pu sûrement t’en vouloir tous les trois, à différents moments, et c’est simplement humain. Il me fallut me souvenir peu à peu de ce sens du pardon que tu portais en toi, te retrouver et savoir te disculper pleinement à mon tour comme tu l’avais fait tant de fois pour mes sottises d’enfant ou mes bêtises d’adolescent. Il me fallut devenir un peu plus humble, devenir enfin adulte d’un certain point de vue. Et pourtant…
Le galibot dévoyé est toujours collé au sol boueux de son enfance, pris dans des sables mouvants.
J’avais tant cru m’en être « tiré », grâce à cette candeur maternelle avec laquelle tu pouvais nous affirmer, sans rire, que nous réussirions puisque nous étions intelligents… J’avais tant cru m’en être « tiré » de cette enfance dont je ne me remettrai pas.
… Et dont témoigne ce petit moulin, bien patiné maintenant, qui a su vieillir, mais qui, comme moi, n’a jamais su grandir.
Le Nord
Guy Allix
à Pierre Dhainaut et à Denis Gambiez.
1 Douai le beffroi carillonne A ma mémoire
La Scarpe tisse ses repères Pecquencourt Vred Marchiennes
Très loin au bout de ces noms La mer vers le Nord...
...Rêve d'enfance
2 La terre se faisait noire Comme ma peur
La terre recouvrait la terre Et saignait des briques rouges
3 Ce pays se sculptait avec la sueur. Le travail des hommes l'habitait tout entier.
4 Seuls les terrils Parfois immenses Limitaient le regard d'enfant
La terre y reprenait ses droits
L'arbre recouvert renaissait S'enracinait dans cette écorce noire
5 C'était ce pays de froid dans le dos Qui tout entier travaillait à la chaleur
6 Champs ouverts entre deux villes Entre deux corons
La terre assiégée donnait encore Du coeur au ventre
7 C'est là que j'ai appris l'humilité, que j'ai appris à m'enfoncer dans la terre.
8 L'hiver il fallait chercher le feu Grapiller
Au bas du terril Le feu était parfois déterré A coups de pied
Gaillettes froides comme des glaçons Gaillettes perdues au milieu des pierres
Arêtes vives qui brisaient Les mains et le dos de l'enfant
9 Au loin le soir La lueur rouge de la sidérurgie
La terre pouvait-elle fondre Comme la lave sous nos pas ?
10 Ce pays donnait le Nord La peau y trouvait sens
Aux pavés des chemins Se dessinait le tremblement de vivre
11 La terre sûrement portait en elle Des tas de secrets
Et l'histoire du monde nous réchauffait
12 Les gens se cachaient pour donner Ils recouvraient la peine d'un sourire Et portaient comme un vêtement Le rire et la joie
13 La seule richesse était noire Elle sortait en hurlant Comme du ventre de la mère
14 Les filles se donnaient tôt comme la terre Elles avaient le temps aux trousses Et permettaient l'amour qui cherche au plus profond
Elles offraient la chaleur pour une rose
15 C'est leur beauté sans doute Et le grain de leur peau nue Qui permettait au mineur D'affronter la nuit
16 Les garçons les regardaient Et forgeaient leurs rêves Sur l'image devinée de leur corps
Pour s'abîmer sur un ventre inventé Tout chaud de la tendresse retrouvée
17 La corne d'une péniche Déchirait le ciel
Un pont se levait Laissait passer un rêve
18 Plus loin encore On travaillait pour la chaleur Qui recouvre la peau
19 C'était le pays où je n'étais pas Où je ne savais que n'être
Aujourd'hui j'ai perdu sa lumière J'ai perdu le Nord et mon enfance
Guy Allix
 "La Scarpe tisse ses repères..." Ici l'entrée de Marchiennes vue du halage. Marchiennes, la cité de Félix.

L'écluse de Marchiennes, à deux pas de chez Félix.

La maison de l'éclusier, lontemps habitée par Victor, le frère de Félix.

Après le panneau "cédez le passage" sur la droite se tenait autrefois la maison de Félix.
Toujours la maison de l'éclusier. 
Marchiennes au bout de ce merveilleux halage que Galibot et Félix empruntaient souvent sur une mauvaise bicyclette. Début du parcours de Galibot (voir Ma première frontière in Maman, j'ai oublié le titre de notre histoire) 
L'écluse de Marchiennes. 
Les restes du Pont d'Anchin, détruit pendant la guerre. Lieu des exploits aquatiques de Galibot (lire La vie ne tient qu'à un noeud, in Maman, j'ai oublié le titre de notre histoire). Tout auprès se tenait la maison du pontier, aujourd'hui détruite. De l'autre côté, du côté de Vred (là on est sur Pecquencourt) on pouvait trouver le Na, petit étang dont le nom m'a fait bien rêver. De fait si je comprends bien les explications de Jean-Michel, cet étang faisait partie d'une ancienne écluse au lieu-dit l'Ecluse territoire de vred et constitue donc un reste de la Scarpe qui passait là avant d'être canalisée (elle ne s'appelait pas ainsi "improprement" le canal ainsi que je l'écris dans ma nouvelle sur Félix...). En allant vers Pecquencourt par un chemin à peine carossable, il y avait les restes d'une abbaye, "le très noble monastère de Saint-Sauveur d'Anchin" si j'en crois la légende d'une illustration d'un ouvrage de Serge Lange... Abbaye elle aussi détruite mais après la Révolution ainsi que me l'explique l'ami Jean-Michel : "L'Abbaye bénédictine d'Anchin fut déclarée bien national le 28 10 1790. Le 27 03 1792, elle fut vendue a Francois-Joseph Tassart de Douai pour la somme de 47700 livres et démolie". Cette abbaye m'a bien fait rêver aussi. On racontait enfants, et je n'ai jamais su alors si c'était là une légende, qu'un souterrain reliait l'abbaye à l'église de Pecquencourt. Je rêvais de trouver un jour l'entrée cachée de ce souterrain... Ce pays d'Anchin était plus beau d'un souterrain peut-être imaginaire... Mais non, il n'était pas imaginaire même s'il enflammait bien nos imaginations d'enfants. Il a bien été découvert finalement, ainsi que me l'apprend l'ami Jean-Michel, il y a plus de dix ans lors de la construction de la rocade minière Douai-Denain. 
L'abbaye en sa splendeur... 
In Pecquencourt (1750-2000) 250 ans d'histoire, Par Serge Lange et les amis du Vieux Pecquencourt. 
"Un pont se levait* Laissait passer un rêve" C'est ici le pont de Vred à 3 km du Pont d'Anchin en allant vers Marchiennes.
Le pont d'Anchin encore.
La sous-station, à 200 mètres de Vred en allant vers Marchiennes. C'était alors un logement de fonction pour les employés de la C.G.T.V.N, compagnie qui s'occupait de tracter les péniches non-encore motorisées. L'entreprise ferma en 1967 environ. Il y avait derrière la maison un vaste garage qui abritait les tracteurs de la C.G.T.V.N. Longtemps désaffecté, devenu dangereux, il é été détruit sur décision de la mairie de Vred. Galibot a habité cette maison de 1961 à 1968. Les flics l'appelaient "la maison du crime" et attendaient patiemment que le pire se produise... 
La sous-station depuis Vred. 
Vue sur la buanderie de la sous-station. Maman y perdit beaucoup de son sang... (Voir Une enfance en éclats, in Maman, j'ai oublié le titre de notre histoire)
Derrière la maison s'étendait le terril plateau de Rieulay, l'un des plus vastes d'Europe. La végétation l'a aujourd'hui heureusement envahi et il s'est notablement affaissé. Au dessus du terril, les habitants de Rieulay ont construit une plage... comme pour répondre au désir de voir la mer du petit Galibot (Ma première frontière...). Il faudra bien qu'un jour ils l'appellent "la plage Galibot". 
De ce côté-ci de la Scarpe presque en face la sous-station, Monsieur Denis Gambiez, ancien maire de Vred et surtout ancien professeur de Galibot a aménagé un très bel étang. 
"Des mots suivent un chemin de halage/passent des écluses" Guénane En ce temps-là, une ligne électrique suivait le halage. Elle servait aux tracteurs hahanants qui halaient les péniches. En collant les oreilles aux poteaux de béton qui soutenaient la ligne, on pouvait entendre au loin venir ces tracteurs d'un autre âge. Le soir quand je craignais le retour du vieux fou, employé lui aussi au halage des péniches, j'écoutais le "chant de la ligne" et je "savais" à sa tonalité si le vieux était à jeun (chose exceptionnelle) ou saoul. Ce qui était en fait son état normal...
Vred, derrière l'église le presbytère et l'école avec son préau que fréquenta Galibot pendant 4 ans. 

"La corne d'une péniche déchirait le ciel". In Pecquencourt et ses environs, Par Serge Lange et les amis d'Anchin (Mémoires en images) 
In Pecquencourt et ses environs, Par Serge Lange et les amis d'Anchin (Mémoires en images) 
In Pecquencourt et ses environs, Par Serge Lange et les amis d'Anchin (Mémoires en images) *** Maman, j’ai oublié le titre de notre histoire (le système de notes est peu lisible correspondant à un copié-collé depuis word... Nous améliorerons cela peu à peu)
A la mémoire de G.A., 1914-1974. Pour Esther et Tristan, avec tout l’amour d’un papa meurtri. Avec mes plus vifs remerciements à Serge Cabioc’h, Clémence Izabelle, Nelly et Guy Herry, Jacques Renou et Christian Rivot.
Avertissement Toute ressemblance entre ces récits et des événements ayant pu se produire ne peut qu’être fortuite... et, du reste, bien invraisemblable. Si, par ailleurs, l’un des personnages croyait se reconnaître, et ce dans une situation qu’il jugerait fâcheuse, cela ne pourrait relever que de la plaisante liberté dont les auteurs de fiction abusent parfois jusqu’à l’absurde. Enfin si cet « avertissement au lecteur » avait, par mégarde, quelque parenté avec un autre, on ne trouverait là que le hasardeux produit de mes lectures buissonnières.
Gaspard Hauser chante : Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes : Ils ne m'ont pas trouvé malin. A vingt ans un trouble nouveau Sous le nom d'amoureuses flammes M'a fait trouver belles les femmes : Elles ne m'ont pas trouvé beau. Bien que sans patrie et sans roi Et très brave ne l'étant guère, J'ai voulu mourir à la guerre : La mort n'a pas voulu de moi. Suis-je né trop tôt ou trop tard ? Qu'est-ce que je fais en ce monde ? Ô vous tous, ma peine est profonde : Priez pour le pauvre Gaspard! Paul Verlaine
« souviens-toi que ma vie n’est que vent. » Livre de Job
Le « héros » de cette histoire dont j’ai oublié le titre s’appelle Galibot. GALIBOT, subst. masc. Jeune manœuvre employé au service des voies dans les houillères. (Trésor de la langue française)
1 Ma première frontière A J.M.G Le Clézio, Et à... la mémoire de Jacques Anquetil
Je devais avoir douze ou treize ans. Tout au plus. C’était encore l’époque où, pour moi, le monde était très vaste puisque les seuls moyens de locomotion que nous avions étaient nos vieux « vélos ». Le bout de ce monde était à trente kilomètres (et ce avec de bonnes jambes, un peu de temps et beaucoup de patience). J’habitais le Nord tout près de Marchiennes. A l’endroit même où Zola situe l’action de Germinal, à savoir ce Montsou d’invention, qui porte mal son nom pour qui n’avait guère d’argent en poche. Un terril immense s’avançait un peu plus, jour après jour, vers nous (c’était le plus vaste terril d’Europe comme je devais l’apprendre plus tard)( 1). Les bennes y déchargeaient constamment, en effet, les déchets de la mine avec parfois ces splendides gaillettes comme évadées du fond et interdites. Mais qui nous chauffaient pourtant ! La Scarpe coulait au bord de la sous-station, une grande maison rouge « de fonction » louée à bas prix, et j’étais celui qui n’avait jamais vu la mer... Mes copains en parlaient souvent. Maman, native de la Manche et qui avait vécu au plus près le débarquement, l’évoquait aussi, avec nostalgie, mais nos faibles moyens ne m’avaient jamais permis de voir cette mer du Nord, pourtant si proche. (1) Et, il est, je pense, utile de le signaler dès maintenant : sur ce terril de Rieulay, un peu au-dessus des pavés de l’enfer du Nord, on a aménagé, bien plus tard, une plage...
Cependant, je savais déjà, grâce aux récitations apprises avec le cœur, que « l’homme libre » toujours chérirait la mer. Mais en attendant d’être un jour peut- être cet homme libre (et seul) chanté par Baudelaire, il m’était juste permis d’écouter un océan fort peu sonore en collant mon oreille à ces merveilleux coquillages qui ornaient le vilain buffet de la salle. Et la télé d’alors ne déversait que des vagues grises qui me mettaient le vague à l’âme. Je m’étais autrement initié à la lecture de cartes routières car j’aurais bien voulu être Jacques Anquetil plus tard (même si en attendant je roulais sur une bicyclette de dame...) et il fallait pour cela « étudier le parcours » de l’étape. Je savais donc que la Scarpe rencontrait quinze kilomètres plus loin l’Escaut qui lui-même... allait se noyer dans la mer. Il suffisait, à en croire ces cartes, de suivre le chemin de halage, de rejoindre l’Escaut (le long duquel je supposais toujours ledit chemin de halage...) et de suivre celui-ci jusqu’à son estuaire ! C’était très loin (je n’avais pas même compté les kilomètres : quand on aime la mer on ne compte pas) mais rien n’était impossible pour le futur Jacques Anquetil, même avec ce gros vélo qui ne connaissait ni le dérailleur ni les freins : il fallait toujours de bonnes semelles pour s’arrêter... Ce qui m’arrangeait parfois pour user définitivement les horribles godillots à bouts ronds et à semelles de crêpe dont on me chaussait de force. Il y avait bien un petit problème, en ce temps de l’Europe balbutiante : la frontière ! En effet, juste après que la Scarpe avait rejoint l’Escaut, nous étions en Belgique ! Et la douane était alors vigilante. Les douaniers, qui n’étaient pas des imbéciles, ainsi que l’affirmait Fernand Raynaud, sautaient pourtant comme des
cabris tout en criant « la Belgique, la Belgique ! » sur le premier contrevenant venu fumer les cigares des Belges. Mais j’aurais bien un jour le courage, la témérité : au diable les douaniers et les flics, on n’arrête pas un champion comme cela. Mon ami Darrigade n’avait-il pas désarçonné un commissaire de piste lors d’une joute de fin d’étape ? Le sort en a décidé tout autrement.... La vie Auchan n’existait pas : les commissions (on disait d’ailleurs « les courses ») se faisaient chaque jour, et à bicyclette bien sûr, chez les épiciers du coin - à Rieulay, à Pecquencourt ou à Marchiennes - ou encore aux coopérateurs, une super grande surface de 20 mètres carrés, sise à Vred face à l’école des filles et tout près de celle des garçons - car on ne se mélangeait pas, en ces temps de rectangle blanc au bas de l’écran, au bas du tableau -. Et comme il fallait que je m’entraîne pour ma carrière future (mais était-ce bien la seule raison ?), j’étais vite devenu le commissionnaire attitré de la maison. Aussi je m’entraînais fort, même les jours, si nombreux, où j’étais « trop malade » pour aller à l’école mais pas pour courir par monts et par pavés du plat pays, ce souvent jusqu’en face de ladite école des garçons : à la CCPN (Coopérative Centrale du Personnel des Mines) il fallait alors sprinter, comme Darrigade justement, et éviter les heures de récré pour ne pas se faire voir. C’est que Maman oubliait toujours quelque chose et il y avait donc plusieurs séances d’entraînement ou plusieurs courses par jour. Un après-midi, il me fallut aller chercher de la bière bock à Rieulay, dans un bar-épicerie où trônait un superbe flipper ! La tentation fut trop forte... Vingt cen‑
times de franc ! puis encore vingt centimes... jusqu’au moment où je me retrouvai les poches immensément vides. Plus question d’acheter la bière. Je pensais alors à Maman que j’avais vu pleurer, peu de temps auparavant, lorsque, malencontreusement, elle avait jeté, dans la cuisinière à charbon, un billet de 5 francs au lieu de la facture des coop. Elle en avait bien mis les mains au feu mais n’avait pu récupérer la barbe flamboyante du vieil Hugo, qui ornait le billet. Et pourtant ses larmes, ensuite, auraient pu, à elles seules, éteindre cette vénérable broussaille. Alors, dans la honte, très loin de toute témérité, je pris mes pédales à mon cou. Avec mon petit vélo dans la tête, j’abandonnai la pauvre Maman pour aller voir la mer. Peut-être y découvrirais- je un trésor de billets de cinq Francs déposé exprès pour moi par Hugo : Maman m’avait toujours bien dit qu’il était si bon... Et puis les marins et capitaines engloutis d’Oceano nox avaient bien dû abandonner quelque trésor en mer du Nord, quelque trésor qui viendrait s’échouer tout auprès de ma roue avant, quand celle-ci franchirait la ligne bleue horizon. Ça, ce serait le bouquet... pour le vainqueur. Je me souviens avoir passé la frontière sans encombre avec ce vélo de contrebande et le cliquetis de mes bouteilles consignées dans mes sacoches (c’était la seule fortune que je transportais mais elle valait son prix et, à cette époque, on ne jetait pas plus les bouteilles à la rivière que l’argent par les fenêtres). Sans encombre... enfin presque. Les douaniers inspectaient les routes et moins les rivières et les fleuves sans doute... Mais, j’avais, hélas, découvert qu’en arrivant à hauteur de l’Escaut, c’en était fini de ce halage que l’herbe avait vicieusement envahi. Certes, jusque-là il valait bien la tranchée d’Aremberg avec ses ornières, ses nombreux
trous et ses cailloux de toutes sortes. Mais il était praticable... surtout avec nos pneus ballons qui avaient l’insigne avantage de crever moins souvent que les boyaux des coureurs (1). Je fus alors bien encombré par mon véhicule et il me fallut donc marcher à côté de ce que j’appelais pompeusement mon vélo. A ce rythme-là, pour sûr, j’arriverais quand la mer serait démontée... et je ne la verrais donc pas. C’est pourquoi, un peu plus loin, ne pouvant suivre l’aval, j’ai pris la route : il fallait aller vers le nord, encore et toujours vers le nord de ce plat pays puisque mon attelage ne me halait plus le long de l’Escaut et que le futur grand Jacques avait oublié sa carte. Je roulais contre la montre déjà et contre la nuit qui peu à peu descendait, déjà elle aussi. J’arrivais très loin de mon petit village, à Courtrai, où il n’y avait toujours pas plus de mer que, chez nous, de beurre dans les épinards. Alors je décidai de rebrousser chemin d’autant plus qu’une petite fringale commençait à se faire sentir et que, si j’avais des bouteilles, bien vides, je n’avais même pas de bidon. Le coup de bambou était assurément plus proche que les vagues bleues tant désirées et à force de faire le Jacques, la nuit venant, j’avais perdu le nord, ou ce que je croyais être le nord. C’était le premier abandon du futur champion mais les coureurs du tour ne roulaient pas la nuit... et nous n’avions jamais eu d’éclairage sur ce mauvais vélo (c’était là le seul point commun avec celui des champions). Je m’en retournai donc... Tournai, oui ce devait être par là que je rejoindrais Maman qui, trop contente de retrouver mes yeux bleus comme la mer, ne me gronderait même pas. (1) Mon idole en savait quelque chose, lui qui, échappé, avait crevé justement à 15 kilomètres de Roubaix, laissant pour toujours cette loterie de l’enfer du Nord aux autres.
Elle connaissait si bien ce sens du pardon, seul véritable héritage peut-être de l’enseignement religieux qu’elle avait reçu. Mais voilà, les vélos, et même les bicyclettes, ont des chaînes et la mienne était usée jusqu’à la ficelle. J’étais presque arrivé à Tournai quand elle me lâcha. Il me fallait une attache rapide... que je ne pouvais acheter rapidement. Nous étions samedi soir, il était très tard et mes poches percées ne s’étaient pas remplies depuis mon départ : pas la moindre petite pièce, pas même une rustine. Et aucun équipier ne viendrait à la rescousse. Voilà la guigne qui me harcelait comme si j’étais un éternel deuxième. Le grand petit Jacques était condamné à la marche à pied, avec sa chaîne sur l’épaule, comme dans le col le plus escarpé. L’enfer du Nord, cette « loterie », décidément ne lui réussissait pas, c’était bien connu. Il décida donc de faire du stop, d’attendre en quelque sorte la voiture balai ! Ronse... Ce devait être par là que je rejoindrais la frontière et puis notre sous-station plongée dans la nuit... Allons-y pour Ronse. Un jeune couple dans une coccinelle s’arrête et nous commençons à discuter. « Où vas-tu ? - A Ronse... - Tu es de là-bas ? - Oui, bien sûr, Papa (1) et Maman y habitent depuis plusieurs années... » (1) Je pensais que pour mentir bien, il fallait mentir beaucoup et je m’inventai donc un vrai papa pour l’occasion.
Cependant, au lieu de Ronse les jeunes gens se mettent à parler de « René » (« qui c’est celui-là ? ») ; et puis il y a le vilain véhicule que je transporte et la coccinelle n’est pas un animal extensible... Soudain je m’aperçois, écoutant les apartés, que, de même que mon vélo n’en est pas un mais une bicyclette, « René » n’est pas un homme mais une ville : Renaix. Et alors je proteste : « Non, ce n’est pas à « René » que j’habite ; c’est à Ronse ! » Les deux amoureux style Doisneau se regardent, échangent un sourire complice et me rassurent : oui, ils vont m’amener à Ronse, comme je le demande, mais on va laisser le vélo ici et on reviendra le chercher plus tard. Enfin la veine me revenait, elle souriait, comme il se doit, au vrai champion ! La coccinelle m’a donc pris sous son aile protectrice... Mais le trajet fut plus court que je ne pensais : nous avons juste tourné un peu dans cette ville si bien nommée pour rejoindre Ronse... Un nom assez piquant pour un commissariat de quartier ! C’est comme cela que j’ai appris que Ronse et Renaix étaient une seule et même ville (ah ! le bilinguisme belge !) et qu’en franchissant une frontière, on était vite perdu quand bien même, de l’autre côté, ces gens-là parlaient un aussi bon français que Brel, l’autre grand Jacques. J’avais fait 90 kilomètres (1) pour finalement passer mes premières nuits en hôtel un quart d’étoile. Cependant - est-ce un effet de la « belgitude » ? - les flics étaient aussi sympas que celui qui couvre Brassens de sa (1)Petit exploit pour mon jeune âge et mon vieux « vélo »... Autant dire que les agents ne crurent jamais que j’avais fait un crochet par Courtrai !
pèlerine dans L’Épave. Ils partageaient leur sandwich avec moi et m’ont même donné, en attendant Maman, les premiers rudiments de dactylographie sur leur vieille Remington. C’est pourquoi, très souvent, quand j’écris sur mon ordinateur portable, je pense à eux, mes super profs de dactylo qui « tapaient » avec deux doigts (ça fait toujours moins mal que la matraque)... Je crois avoir franchi quand même une autre étape en cette fin de semaine-là. Non, je ne serais pas Jacques Anquetil plus tard, pas même le pauvre Poupou, dont j’avais pourtant, l’espace d’un soir, partagé la scoumoune. Je passerais d’autres « limes » et d’autres cols : j’épuiserais ma plume et mon clavier en affrontant la terrible séparation. Après que Maman m’a ramené « sans vergogne » ; non, la rancœur c’était pas son truc (1), j’ai commencé peu à peu à me raconter des histoires, à griffonner même parfois des poèmes, en acrobate, sur mon vélo quand j’en eus un vrai (un Peugeot tout blanc – les carreaux noirs emblématiques de la marque étaient quelque peu passés – avec huit vitesses, un dérailleur Simplex et des freins Mafac à tirage central... une occase que j’avais achetée 200 francs, en l’année érotique, et dont j’étais tout fier !). J’ai compris, vaguement à ce moment-là, que le rêve de la mer vaut parfois plus que la merveille elle-même et que nous sommes cernés à chaque instant de frontières bien plus hermétiques que celle que j’avais franchie en contrebande, et en toute tranquillité, à côté de ma bicyclette... Le commissionnaire a bien commis quelques courses cyclistes plus tard, avec son superbe Peugeot, Elle avait réussi à trouver un monsieur qui possédait une camionnette pour aller nous chercher, la bicyclette et moi. Et effectivement elle ne m’a même pas grondé.
mais je traînais déjà, sans d’ailleurs trop m’en rendre compte, une plume, accrochée à ma selle de cuir et non à mon casque à boudins (1), derrière ce peloton insolent qui m’exécutait trop souvent en dressant une séparation brutale, infranchissable, entre lui et moi (2). Et Dieu que c’est lourd une plume quand elle n’a rien du panache mais tout de la pierre d’un Sisyphe devenu cycliste en 32 x 23 ! Presque aussi lourd qu’un « autobus » (ou un « gruppeto » comme le nomment si musicalement nos amis cyclistes italiens) tout en haut de l’Alpe d’Huez ou du Ventoux. Surtout quand on veut, grâce à elle, rejoindre au plus vrai cet autre inaccessible. Passer la seule frontière qui vaille. (1) Prêté à chaque course par l’entraîneur du club : un casque pour couvrir un crâne valait alors la peau des fesses. (2) Il faut dire que l’« acrobate » n’était plus très fier dès qu’il fallait s’insérer dans ledit peloton et il se mettait en dernière position, « faisant ainsi l’élastique ». Un élastique qui finit, chaque fois, par casser, comme le savent les amateurs de la petite reine.
2 La vie ne tient qu’à un nœud A ceux qui m’ont appris à en faire A ma sœur Chantal
La vie ne tient qu’à un fil... Je puis, comme tout un chacun, en témoigner, certes. Cependant, elle peut tenir aussi à quelques nœuds et à une présence salvatrice. Je rêvais de nager. J’avais vu ma soeur Chantal au milieu de la rivière comme un poisson dans l’eau. C’était simple « comme bonjour » de flotter et, comme j’étais un petit garçon très poli, nul doute que je flotterais sans problèmes. Chantal pouvait nager sans rien faire, comme une planche, comme une endormie... Alors pourquoi pas moi qui savais, si bien alors, dormir ? Pourquoi m’interdisaient-ils tous de plonger dans cette Scarpe, certes nauséeuse mais peu profonde, et que j’aurais tôt fait de traverser héroïquement ? J’attendais patiemment mon heure pour leur montrer de quelle eau je me désaltérais. L’heure vint en son temps lorsque je découvris, dans la cave je crois, un paquet de ficelles qui servaient alors à fermer ces bons vieux cageots chers à Francis Ponge. Des « bouts de ficelle », dont un personnage de Maupassant aurait pu faire un fabuleux butin, mesuraient chacun environ quatre-vingts cm, guère plus. Maman les gardait comme elle conservait tout : les sacs plastique ou papier par exemple, dont elle accumulait une importante et indispensable collection. « On ne sait jamais : on peut toujours avoir besoin... » Et comme nous avions effectivement besoin !
Il y avait donc là un précieux butin pour un nageur qui prend ses gardes et j’étais grand déjà puisque je savais lacer mes souliers... et donc faire des nœuds. Un petit bout de ficelle plus un autre bout de ficelle, ça vous faisait vite une corde dans ma tête d’enfant. Certes, je savais que je flotterais sans problèmes mais justement, comme disait Maman dans sa grande sagesse quasi socratique : « On ne sait jamais... ». Quitte à désobéir, je désobéirais moins à ma mère en suivant ses préceptes marqués au coin de ce bon sens qui pourtant, devant les aléas de la vie, lui manquait si souvent. Je gardais donc au moins ce frein à ma grande témérité. Aussi me mis-je en peine de faire des nœuds et encore des nœuds jusqu’à ce que mon filet de survie mesurât à peu près, selon le petit homme qui voyait grand, la demi-largeur de notre rivière. Je serrais autant que mes petites mains le pouvaient. Et il ne me restait plus, après l’heure propice, qu’à trouver l’endroit fatidique. J’explorais longuement la rive. Je voulais partir loin de la maison. Ainsi je serais seul maître à bord et personne ne viendrait contrarier mon entreprise épique. Mais chaque endroit inspecté avait l’air de me rejeter sur la poussière, les cailloux et les ornières du halage. Et puis où accrocher cette belle « corde » ? J’avais bien pensé aux pylônes électriques. Ils conduisaient la ligne qui alimentait des tracteurs tout tremblotants chargés de haler ces bonnes vieilles péniches odorantes. Ces bonnes vieilles péniches heureusement non encore motorisées. Mais il me restait, dans ce cas, juste assez de corde pour me prendre un petit bain de pieds dans la Scarpe. Après de multiples essais, je revins donc vers le Pont d’Anchin... qui faisait face à notre maison, dite « la
maison du pontier ». Ainsi, après tout, ils pourraient tous voir quand je serais sur l’autre rive... et entendre mes cris de victoire. Il ne s’agissait, de fait, que des restes d’un pont, détruit pendant la guerre, et dont on annonça, pendant des années, la reconstruction imminente (1) avant d’en détruire finalement toute trace. La maison du pontier a disparu elle aussi d’ailleurs sous un bosquet mémorial : plus de pont, plus de pontier, plus de maison. Mais ces vestiges étaient alors toujours là et bien là (2). Ainsi il y avait sur chaque rive une base de béton avec de bonnes grosses barres de fer, ou plutôt de rouille, où je pouvais attacher ma corde de rappel. Un nouveau noeud donc et un autre encore pour enserrer mon ventre de crevette... Il y avait bien en fin de compte une dizaine au moins de ces noeuds, aussi « solides » les uns que les autres. Après quelques petites hésitations — pourquoi ? on se le demande... — qui retardèrent mon envol d’une bonne dizaine de minutes. Après avoir fait trempette avec mes orteils une cinquantaine de fois pour m’assurer que l’eau n’était pas trop froide en ce jour de juillet tout ensoleillé, j’allais accomplir enfin l’ultime formalité et, alea jacta est, je me décidai à passer le pont, à plonger comme _ (1) Du reste, un grand tas de ferraille avait été entreposé là, à gauche de la maison, qui témoignait de cette prochaine reconstruction. Ce fut un moment, et ce au désespoir de Maman, un de mes terrains de jeu favori. Nous avons connu le tas très longtemps. J’envoyais bien de temps à autre une pièce de métal pas trop lourde dans ce que nous appelions communément le canal... Ainsi le tas s’amenuisait peu à peu et pour sûr, au vu de cette belle rouille qui recouvrait le métal, le pont serait, dès sa construction, un très ancien pont neuf digne de Paris. (2) Comme les vestiges de l’ancienne et très belle abbaye d’Anchin, détruite elle aussi pendant la guerre.
un brave dans cette eau lourde qui charriait entre autres, à cette époque où l’écologie n’était pas inventée ou tout au moins éventée, le contenu des « jules » de tous les riverains et bateliers, les eaux de vaisselles et de lessives (1) des mêmes, les résidus gazoilés des péniches motorisées, etc. Ce n’était pas de l’eau mais déjà la gadoue de Pétula Clark... Boire la tasse, c’était donc boire un grand bol et se vacciner pour toute une vie, je puis maintenant là aussi l’affirmer sans crainte de démenti jusqu’à la fin de mes jours. Il me fallut cependant encore compter, comme on le fait avant le départ d’une épreuve de natation : un, deux, deux et demi, deux trois quarts, deux quatre cinquièmes (bon, j’aurais mieux fait de compter jusqu’à cinquante et donc attendre un an ou deux...). Plouf ! et glou !... Tiens, comme c’est bizarre... et pas très parisien : je coule et je ne flotte pas. Et puis j’aurais mieux fait d’inspirer tout en comptant : c’est qu’elle n’est vraiment pas bonne cette eau que je respire ! Que dis-je ? Ce caca... Je glougloute horriblement, je bouillonne dans un bouillon d’onze heures moins une. Que les éléments nous sont hostiles ! Je n’aurais jamais cru que mes vingt kilos fussent lourds à ce point. Mais voilà le fond, et la sortie : je remonte ! Je vais donc flotter, je vais enfin pouvoir leur montrer qu’il ne fallait surtout pas s’inquiéter. En fait, j ’ai à peine le temps de pousser un cri de victoire étouffé que je redescends encore plus pesamment que la première fois (pas étonnant avec ce que j ’ai déjà avalé...). Et re, je remonte, et re, je pousse ce cri d’un Tarzan étranglé qui n’est pas vraiment le cri de Weissmuller. Mais là j ’ai gagné (1) Est-ce que la lessive nettoyait le reste ? J’en doute.
car je flotte vraiment ! Je me dirige même, comme guidé par une force mystérieuse, vers cette rive, vers la maison rouge du pontier. Le temps d’ouvrir enfin les yeux, je reconnais cette force : Chantal tire sur la « corde » miraculeuse. Maman avait raison : « on ne sait jamais... »... J’ai bien fait de suivre ses conseils, de prendre mes précautions de ficelle. Autant le dire, je ne me souviens pas des invectives que ma sauveuse a pu proférer à mon égard. Moi qui n’avais eu peur de rien, voilà que j’étais comme une poule mouillée. J’en avais plein les oreilles, les yeux, le nez, la bouche. Je n’étais capable ni d’entendre, ni encore moins de répondre. Il me reste seulement de ce sermon, à moi qui manquais d’air, une « petite » musique (qui ressemble plus cependant à du Wagner qu’à une Gnocienne ou encore à du Brahms...) comme ces camarades qui, plus tard, ne retiendraient de la table de multiplication par 2 que son aria. Cette ouverture wagnerienne me signale que j ’ai fait ou que je vais faire une grosse bêtise. J’ai même cru l’entendre après mon mariage... Dommage : les chefs d’orchestre se font toujours un peu trop attendre... Au diable la « politesse des grands » si dure pour les petits... Mais peut-être simplement Le Vaisseau fantôme n’avait-il pas pu faire entendre son différend par-dessus les accords de Jésus que ma joie demeure que les grandes orgues jouaient lors de la cérémonie en l’église martyrisée de Saint-Lô. Et si je suis, pour ce qui me concerne, toujours un peu demeuré, la joie elle n’a pas séjourné chez moi bien longtemps... Je divorcerais enfin ayant entendu l’aria trop tard pour éviter le désaccord et les dissonances de toutes sortes. La catastrophe. De toute façon, je n’avais plus qu’une seule préoccupation : me laver ! Oh non ! ne pensez pas que je me suis
précipité vers la douche. J’étais déjà bien assez trempé comme cela, et de douche, nous n’en avions pas. En ce temps-là, les « grandes toilettes » du seul samedi se faisaient dans une lessiveuse métallique parfois chauffée écologiquement par le soleil. En hiver, les toilettes de chat maigre suffisaient et un peu de crasse vous tient parfois plus au chaud. Non, je voulais surtout... me lessiver l’intérieur. Je suis descendu dans cette cave où tout avait commencé. Il y avait là les bonnes vieilles bonbonnes de ce vin de groseilles très apprécié, et d’humbles et virginales bouteilles de lait. Après cette résurrection, je n’ai finalement pas pris le vin qui pourtant, m’avait-on dit, possédait des vertus désinfectantes. Mais je n’avais pas envie de ressembler à mon beau-père qui se désinfectait abondamment tous les jours avec le gros rouge qui tache de ces bouteilles aussi étoilées que nombre de nos nuits. J’ai donc pris le lait pasteurisé Nestlé conditionné encore sous verre avec les deux colombes symboliques, et j ’ai ainsi vidé deux litres de blanc quasiment « cul sec », comme aurait dit justement le beau-père... Je ne me suis senti propre qu’après le gros caca du lendemain matin. On comprendra aisément qu’après cette aventure aquatique, je ne fus pas, et ce pendant très longtemps, du genre à me jeter le premier à l’eau. La presque noyade, ça vous rend un peu timide ; l’humidité force parfois à l’humilité, d’autant que cette première était du genre terreux. Je n’ai appris, laborieusement, à « flotter » qu’à plus de trente ans, soit 25 ans environ après cette épopée. Il fallait montrer l’exemple à ma grande dans une eau bien chlorée et transparente même si certains oncles
Thomas (1) pouvaient, eux aussi, faire pipi dedans. Enfin, argument de poids qui prit peut-être le pas sur la trouille, la maître-nageuse était jolie et sympa... et elle pourrait même se jeter à l’eau pour me repêcher, ce qui serait somme toute bien agréable, plus agréable sûrement que ce repas amer auquel j’avais eu droit lors de ma première plongée. Je flotte donc désormais (guère plus). Et je remercie, à chaque bonheur qui m’arrive, ma sœur bien sûr mais aussi ce merveilleux sac de nœuds qui a tenu, comme j’avais pu tenir moi aussi quelques années plus tôt, par je ne sais quelle grâce divine. C’est la précieuse précarité qu’il m’a été donné de comprendre ce jour-là. Et j’ai prié depuis à ma manière. J’ai découvert avec cette précarité une lucidité qui m’a même fait compter les jours d’une vie « moyenne » un peu plus tard : alors que 60 ans (2) c’était bien long au vu de mes 8 ans, je fus stupéfait de ce nombre ridicule de 21900 jours. Plus de temps à perdre et « carpe diem » (3) comme je dirais beaucoup plus tard. (1) Comme on le sait, et comme ne le savait pas la tante Louise, le jules et le thomas désignent tous deux des pots de chambre... (Voir La gloire de mon père, Pagnol) (2) J’ai bien sûr revu depuis, du haut de ma cinquantaine dépassée, cette notion de « vie moyenne » à la hausse... (3) Ou Scarpe diem !...
Finalement, et même après cet autre sac de nœuds qu’a pu être ma vie, je reviens complètement sur ce que j’ ai pu écrire plus haut : la vie ne tient pas à un fil mais bien à un nœud, voire à plusieurs. Et ces nœuds-là n’étaient, heureusement, pas trop coulants.
3 Les bottes de paille Aux 343 « salopes » et à leur beau combat.
« Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre » Evangile selon saint Jean
La pilule n’existait pas encore et elle était donc amère pour ces femmes qui avaient eu le malheur d’aimer simplement un homme « interdit » ou un de ceux qui passent très vite. Elle était donc amère pour ma future mère, embarquée pour la troisième fois (au moins) avec un petit œuf au creux de ce ventre que j ’ai toujours connu rond comme si Maman portait, en pénitence, ses grossesses pour la vie. Elle habitait la campagne. Elle était déjà fille- mère deux fois, autant dire pour ce village de 300 âmes bien catholiques et bien nées, « putain ». D’ailleurs, il dut y avoir encore, avant, d’autres promis ou promises à la vie en dehors de mes deux grandes sœurs qui avaient, elles, tenu leurs promesses... car Maman connaissait alors, comme elle me le raconta bien plus tard, un « truc qui marchait » parfois et pouvait empêcher à jamais le petit œuf de marcher justement : oh non pas de ces histoires d’aiguilles à détricoter mais plutôt une histoire de botte de foin sans aiguille. Quand la « petite graine » restait accrochée, quand Maman ne « voyait pas », elle se mettait à faire du sport. Simplement. Elle avait même inventé une nouvelle discipline qui ne fut jamais admise par les imbéciles du Comité au rang de discipline olympique : le saut de bottes de foin. Et Maman alors s’entraînait dur, très dur.
Elle empilait les balles de foin et puis sautait tant qu’elle pouvait du haut de ces Tours de Pise improvisées. Elle s’est ainsi entraînée plusieurs semaines mais n’a pas gagné la médaille. La preuve... c’est que je peux vous raconter tout cela. C’était un duel entre elle et ce petit œuf idiot qui allait lui pourrir la vie. Il fallait un choc violent pour que « ça se décroche ». Mais je tenais bien les chocs et je m‘accrochais déjà comme je pouvais à mon petit bout de ficelle ou à je ne sais quoi (1). Elle s’entraîna donc tant qu’elle put et finalement elle se résigna à sauter... sur la première occasion de déménagement venu. Direction le Nord afin d’éviter que les langues se délient à nouveau pour la lapider de leur horrible venin quand je me délierais de moi-même pour le plongeon dans la vie. « Courage, fuyons ! », puisque désormais elle pouvait dire « nous » en parlant d’elle. C’est ainsi que je suis né bien loin du lieu de ma conception et je n’eus jamais, de la part de Maman, d’explications très plausibles sur celle-ci. Mon père était mort au front en Indochine ; il était marié de plus à une femme qui était internée et n’avait donc jamais pu divorcer pour vivre avec la mère de « ses » trois enfants... Maman aurait fait, à coup sûr, une excellente romancière. Quand on lutte contre l’opprobre, contre l’injuste opprobre, cela crée bien des talents et on réinvente sa vie à chaque pas. Du reste, j’ai dû aussi me faire romancier pendant plusieurs années, en me fabriquant un papa à ma mesure contre cet horrible parâtre que Maman installa ensuite auprès de nous. Je racontais même à mes copains que Papa, mon vrai papa, (1) J’en ai même gagné, je pense, un fichu instinct de survie qui me sauva longtemps des eaux.
me parlait parfois depuis son pays des non-revenus. Je n’ai appris la vérité « officielle » que bien des années plus tard. Mais je me suis toujours dit qu’une vérité plus « officieuse » pouvait être plus horrible encore. Mieux valait ne pas trop fouiller... dans le linge sale de notre famille. Mais pour ce qui concerne les balles de foin, Maman m’a bien raconté. On m’a souvent dit qu’elle n’aurait pas dû. Quel manque de psychologie, vraiment ! Le mal qu’elle avait pu me faire alors ! Bon, il me semble que j ’ai survécu là encore. Et que ce fut peut-être moins douloureux et dangereux que ces sauts sans parachute que j’avais affrontés. Bien sûr, il y en a qui ont profité, des années durant, de ce passé qui aurait pu n’être même pas un passé. Puisque j’avais failli ne pas exister, autant admettre que je n’existais pas et me tenir pour quantité négligeable. Presque un « résidu de fausse couche » comme on disait à une époque. Déjà que je ne sortais pas de la cuisse de Jupiter ! On peut toujours donner des leçons. Traiter ma mère de mère « indigne ». Mais une mère indigne qui aura élevé, avec les moyens du bord et contre vents et marées, les quatre enfants qui restèrent finalement accrochés à son ventre. Aux vertus que l’on exige chez une mère célibataire... connaît-on beaucoup de femmes mariées qui fussent dignes d’êtres ces « putains » que l’on méprise ?... Maman misère... Je t’écris aujourd’hui comme si tu étais là encore, toi qui as décroché, depuis déjà bien longtemps, de cette vie que tu as toujours bue sans sucre
comme tu le disais. Je ne peux et ne pourrai jamais t’en vouloir, même un peu. Je ne pourrai jamais te juger, avec cette poutre que j ’ai dans l’œil, mais au contraire je te remercie d’avoir mal sauté finalement, de n’avoir pas gagné ce premier combat contre moi. On m’a traité de « bâtard » mais j’ai appris, par la bouche de mon grand maître de littérature, Pierre Barbéris, que souvent, à l’époque romantique, les bâtards pouvaient devenir aussi des héros. Je me suis ainsi trouvé un petit frère du nom de Gavroche, avec qui je suis parfois le nez dans le ruisseau, et un grand frère du nom de Julien. Ce dernier m’a même donné des leçons d’« énergie sorélienne » et je pense souvent à lui, même s’il n’a plus la tête sur les épaules. Et puis, comme il y a des soldats inconnus, il faut dire qu’il y a pas mal de bâtards inconnus que les mamans déshonorées n’honorent guère. Toi, tu as su « me reconnaître » (1). Même si j’étais un garçon quand tu aurais préféré une fille (c’est vrai que les garçons ne t’avaient pas fait de cadeau, ou plutôt t’en avaient fait un peu trop...). Même si la sage-femme qui t’a accouchée t’avait promis que cela ferait de la « belle chair à canon » vingt ans plus tard. Ça encore, tu me l’as dit et tu n’aurais pas dû, paraît-il... Plus de 50 ans après, je suis toujours là. La chair s’est flétrie sans que les canons passent. Ça ne fera plus jamais de la « belle » chair à canon. Merci, l’Europe ! Vingt ans plus tard, je n’ai pas connu la guerre redoutée mais les canonnades espérées de la parenthèse (1) Et on ne m’a pas forcément « reconnu » par la suite.
enchantée. Après la loi Neuwirth, les hommes y allaient toujours la « fleur au fusil » mais ne laissaient d’autre trace, sur le bord des routes où ils passaient, que quelques innocents pétales. Les aiguilles à détricoter pouvaient se faire plus rares, même si elles ne rouillaient pas encore toutes dans les placards, et il n’était plus besoin, vraiment, de reconnaître la discipline sportive que tu avais inventée. La pilule n’était pas amère mais quotidiennement heureuse. Il n’était amer que de l’oublier. La maladie qui avait emporté Baudelaire, Maupassant ou Nietzche se soignait comme un rhume et si l’urine était parfois chaude à force mettre son « zobe/dans des coinstots bizarres » (1), quelques antibiotiques vous aidaient à la refroidir au plus vite. Pour la première fois de l’histoire, les femmes pouvaient offrir, sans trop d’appréhension, leur plus belle rose juste pour un sourire. C’était simplement beau. Bien sûr, il convenait toujours, et heureusement, de ne pas oublier, comme un vêtement inutile sur le porte-manteau, le respect dû à l’autre. Dieu, s’il existe, pouvait admirer, sans honte, sur son écran multicolore, une partie de sa création batifoler librement. De belles séances érotiques auxquelles j’ai pu moi aussi participer comme simple figurant... C’était sans chichi et sans tralala mais le cœur était bien au rendez-vous de ces « amours d’antan ». On a même pu penser qu’il suffisait de faire l’amour pour « changer la vie »... Ça, le grand frère Rimb’ n’y avait pas pensé. C’est que le cerveau de nos vingt ans se reposait où l’œil se posait. Après tout, il est (1) Boris Vian, Je voudrais pas crever.
de plus terribles illusions. Et mes copains qui terminaient leur copie de philo au bac par un « Vive le marxisme- léninisme ! » pourraient maintenant en témoigner. Souvent, alors même que tu t’éloignais à toute vitesse de ce monde, je pensais à toi tout en jouant à touche-pipi dans les bras de mes petites copines d’un soir et de toujours. Nous nous aimions, même si ce n’était que le temps d’une nuit infinie. Nous nous respections et nous ne nous mentions jamais. Je pensais à toi, Maman, et à ce bonheur simplement innocent, ce bonheur sans peur et sans reproche que tu n’avais pas connu. Que tu ne connaîtrais jamais.
4 Le 4ème récit ne figure pas sur le site.
Je devais avoir mes premières éjaculations et Maman attendait un nouvel enfant. Elle m’annonça cela par un bel après-midi d’été. Elle avait pris l’habitude de confier à son grand garçon, resté seul en quelque sorte à ses côtés, des secrets de femme. Il n’en était pas de même pour moi qui, peu à peu, accumulais un trésor de découvertes intimes. Je préférais, comme je l’ai dit, les garder toujours pour moi seul sachant que « ce n’était pas beau de faire cela », que ça rendait sourd et que ça donnait même des boutons de braguette sur le visage. Je préférais éviter désormais le refrain bien connu. Elle m’annonça donc que, depuis deux mois, elle ne « voyait plus rien ». Moi j’avoue que je ne comprenais pas trop. Elle n’avait quand même pas l’air bien aveugle mais je commençais à me méfier de ces expressions bizarres et je préférais ne plus rien dire. Un jour, je lui avais candidement expliqué que je ne comprenais pas pourquoi les gens mettaient des inscriptions pour dire qu’ils n’avaient « pas de porte à vendre » et elle m’avait regardé d’un drôle d’air comme pour me signifier : « Tiens, je n’aurais pas pensé que mon fils était si bête ! » Bon, ne disons rien puisque j’avais appris, à mes dépens, que moins on parle, moins on dit de bêtises. Bien des gens bavards feraient bien de s’en souvenir, y compris parfois nos intellectuels. Ayons l’air intelligent et attendons la suite. Du moment qu’elle ne m’avoue pas qu’elle n’entend plus rien, tout va bien et nous pouvons nous comprendre. Elle ajoute alors qu’elle perd aussi
du lait et que finalement elle en est sûre : elle est enceinte. Là, j ’ai tout compris (mais je comprenais cela depuis peu). En revanche la suite... En effet, voilà Maman qui m’annonce que les choses étant ce qu’elles sont, elle a « pris les devants », a écrit au seul frère avec lequel elle correspond encore pour lui annoncer qu’elle allait se marier ! Là, je ne comprends plus. Maman a eu quatre enfants sans jamais envisager cela. Je l’ai même entendu dire parfois que le mariage était une institution « débile » puisqu’il fallait passer devant « l’homme le plus con » de la ville (je crois bien qu’elle parlait du maire...) pour qu’il vous déclare mari et femme. Pour moi, je ne peux pas affirmer que j’avais des préventions contre ledit mariage en général. Brassens n’avait pas encore présenté « sa non-demande » à Pupchen. Mais j’avais de fortes préventions contre ce mariage en particulier. En effet, à défaut de vrai père, Maman m’avait trouvé un « beau-pire ». Et ce vieux pire était toujours aussi fou et je ne voyais pas trop en quoi être marié entraînerait chez lui, par exemple, un changement de régime et donc de comportement. Il cognait toujours aussi fort, levait aussi bien le coude que le poing (l’un entraînant le plus souvent l’autre)... Est-ce qu’une fois mariée Maman aurait plus chaud lorsqu’elle coucherait dehors en plein hiver ou courrait plus vite pour éviter les coups ? Mais comme c’était aussi l’époque où, à l’insu du vieux fou, je révisais mon catéchisme (même si je péchais entre deux comme on l’a vu), j’étais devenu un peu « béni-oui-oui », notamment à tout ce que disait Maman, à toutes ces décisions marquées au coin de la candeur. Il est vrai que, lorsqu’on est les derniers des derniers, certaines paroles de l’évangile nous touchent qui
n’atteignent jamais ceux qui sont les premiers. Va donc pour le mariage et advienne que pourra. De toute façon, ça ne pouvait guère être « plus pire ». Maman devait rendre visite à notre médecin et remplir les autres formalités. Le frère avait répondu de façon très formelle justement, sachant bien qu’il ne pouvait compter sur le bon sens de la sœur. « Fais ce que voudras » : ce fut en gros le message thélémien qu’elle reçut. Au moins, même si elle continuait de vivre dans la détresse, elle serait mariée, ce qui, paraît-il, était préférable aux yeux de l’oncle catholique - et fort peu rabelaisien finalement - et cela la sauverait peut-être à l’heure du jugement dernier. Quelque temps après, je vis Maman partir sur la bicyclette familiale de mes exploits futurs. Elle revint une heure plus tard environ. Elle, qui « ne voyait plus », avait pourtant bien rencontré le médecin. Et elle en était toute retournée... Et pour cause puisqu’il lui avait annoncé qu’elle n’attendait pas d’enfant, qu’elle n’avait plus de crainte à avoir de ce côté puisque c’était son « retour d’âge », comme on disait alors. Ma pauvre maman n’avait seulement jamais entendu parler de cela ! Il faut dire que, chez ses parents, on ne devait pas causer « sexe » (1) à tous les repas et que si elle avait poursuivi le cours complémentaire jusqu’au Brevet, c’était en des temps où l’éducation sexuelle n’était pas encore vraiment au goût du jour. Les « choses » s’apprenaient sur le tas, on voudra bien m’excuser cette expression, et ce tout au long de la vie. (1) Le mot existait-il seulement ?
Ainsi on découvrait toujours les mystères de son corps à cinquante ans passés. Comme moi je venais d’en découvrir de superbes pour mes douze ans. Puisque « retour d’âge » il y avait, elle revint donc sur ses décisions. Fort heureusement. Elle me demanda si c’était mieux comme cela. Je dis « ben oui, ben oui ». Je venais de voir mes premières éjaculations et Maman ne voyait plus rien. Ainsi va la vie.
6 Les gaillettes GAILLETIN, subst. masc. Morceau de houille calibré, de grosseur moyenne, servant à alimenter le feu. Au-dessous [de la gailleterie, on a dans la vente des houilles] le gailletin, puis successivement les noisettes, les têtes de moineaux, les fines grenues, et enfin les fines poussières (SER, Phys. industr., 1888, p. 69). REM. 1. Gaillette, subst. fém. Gros morceau de charbon [...] Dér. à l'aide du suff. -in* de gaillette « morceau de houille de taille moyenne » [...] dimin. de gaille « noix »...
Je n’ai pas grandi dans le strass et les paillettes mais dans le stress et les gaillettes. Ces merveilleuses gaillettes ! Elles étaient plus que noires, ces superbes noix. Précieuses, avec leurs éclats brillants, leurs arêtes vives. De vrais diamants qui pouvaient varier de quelques grammes à une trentaine de kilos. De vrais diamants pour les pauvres. Ces mystérieuses gaillettes dont j’avais tant de mal à comprendre comment leur froide noirceur pouvait ainsi se transformer magiquement en ces torches multicolores et ardentes que j’admirais dans la cuisinière. Elles dévalaient le terril quand les rames déchargeaient les détritus de la mine. Comme nous avons toujours habité auprès d’un terril, nous sommes vite devenus des grappilleurs (1). De ces chercheurs de notre or noir que la gent gendarmesque traquait d’autant mieux que le terril, à deux pas de chez nous, donnait aussi directement sur la route. Il fallait toujours « zieuter » vers celle-ci et être prêt à se jeter dans les roseaux ou à courir dans les boqueteaux. (1) On appelait ainsi, dans le Nord, ceux qui allaient chercher du charbon au terril. C’étaient en quelque sorte les contrebandiers des terrils. Bien sûr le propre (si l’on peut dire) des grappilleurs est... de grappiller. De cueillir les petites grappes de houille qui avaient échappé à la vendange du fond.
Oui, tout cela pouvait être fort dangereux. C’était un peu notre aventure que cette maraude ou cette vendange. C’était un peu notre western. Parfois, pour être plus sûr, j’emportais avec moi une de ces armes en bois que j’avais fabriquées pour être Joss Randall : un bon vieux fusil à canon scié qui, au nom de ma loi, décimerait tout un régiment en cas de besoin. Car ces belles gaillettes, qui avaient échappé à la vigilance des mineurs et des porions (1), étaient « interdites ». Ce qui me laissait, et ce malgré mon jeune âge, interdit moi aussi. Je ne sus jamais le pourquoi du comment de ces lois imbéciles et abjectes et je ne veux pas le savoir. Il y a les propriétaires, disait-on en substance, et ceux qui ne le sont pas. Les pauvres n’ont pas le droit d’y toucher : c’est voler « les houillères » et les houillères font vivre, et bien vivre, les mineurs et tout ce beau pays plat et noir. Ce n’était pas leur propriété, aux pauvres (2). Bien piètre réquisitoire contre les orpailleurs des terrils, même quand on n’avait pas lu Proudhon. Et belle gabegie en vérité. Pourquoi poursuivait-on les grappilleurs et pas les gaspilleurs ? L’occasion et la proximité créant le larron, j’ai donc grappillé très tôt, dès que j’ai pu mettre sur mes maigres épaules un sac de jute qui, rempli, faisait parfois plus de 20 kilos (3). Presque aussi lourd que moi. (1) On disait même que certains mineurs les ajoutaient aux wagons afin que des membres de leur famille les récupérassent ensuite... (2) Qui, n’ayant rien volé pour être propriétaire, n’avaient pas le droit à ces modestes emprunts de noires noix. (3) Mes sœurs, du reste, avaient grappillé bien avant moi sur le terril près du Pont d’Anchin qui était, lui, un peu plus éloigné de notre maison d’alors.
Un peu de musculation, ça ne fait pas de mal, même si ça vous tasse un futur petit homme. Et puis, dans notre « logement de fonction », nous avions un chauffage central ! A nous voir, habillés par les moyens miraculeux du secours catholique (1), on n’aurait jamais cru que nous possédions ce luxe, encore bien rare à l’époque. Et la chaudière pouvait fonctionner à plein régime grâce à ce magasin qui nous approvisionnait régulièrement et à un tarif préférentiel : le terril. Là, il n’y avait jamais d’« addition » et c’est bien le seul endroit où Maman n’ait pas laissé de dettes. La chaleur était notre seule richesse. Tout au moins pour un temps... Ce fut une des seules activités communes que j’eus avec le vieux pire. Les jours fastes, nous regardions les gaillettes dévaler le terril avec un « rire d’une égale blancheur » qui répondait à la noirceur du lieu. Nous avions tôt fait de remplir nos sacs et de les transporter dans le grand garage qui jouxtait la maison. Les jours moins fastes, quand, sans doute, les porions s’étaient montrés plus vigilants, nous nous rabattions sur les morceaux de bois (restes des anciens étais des galeries ou des voies entretenues par de vrais galibots). Mais nous ne rentrions jamais bredouilles de notre chasse maraudeuse et de nos aventures grappilleuses. L’avenir appartenant à ceux qui se lèvent tôt, nous partions souvent vers notre mine d’or noir dès qu’Aurore répandait sa rosée matinale. Cependant un matin, je ne suivis pas le vieux pire. Dans un petit reste d’humanité, il avait préféré me laisser dormir (1) Le vieux n’aimait pas les cathos qu’il traitait volontiers de «grenouilles de bénitier »... mais les dons n’ont pas d’odeur.
de mon sommeil de juste. Quand je me levai, il n’était toujours pas rentré. Retard inhabituel : il n’y avait pas le moindre bar entre le terril et nous. Alors une certaine inquiétude monta peu à peu. Différente de la peur trop connue. Cette fois, nous ne pouvions prévoir le scénario. Mais les figurants arrivèrent bien vite, vêtus du sens du devoir et de toile bleue. Recouverts aussi de pas mal de traces de boue. J’en étais assez heureux : au moins il les avait fait courir... Et pour une fois je pouvais être un peu fier de lui. Ils demandèrent à Maman si son « mari » était là. La question était quelque peu saugrenue : Maman n’avait pas de mari et n’en a jamais eu. Bien lui en a pris, je crois... Ils s’installèrent tranquillement et attendirent. Un siège de quelques heures : la bête finirait tôt ou tard par se rendre. Quand nous comprîmes que c’était complètement cuit avec tout ce charbon, nous essayâmes de discuter au sujet de ce soi-disant « délit ». Il n’y eut rien à faire. De toute manière, les bougres étaient vexés et n’auraient aucune espèce de compassion malgré le grand talent de Maman pour éveiller celle-ci, même chez les cons les plus impatients. Ils sortirent leur catéchisme bien à eux : il fallait rendre aux houillères ce qui était aux houillères et au diable ce qui était au diable... « Les terrils sont la propriété des houillères et on n’a, en aucune sorte, le droit de prendre quelque chose sur cette propriété ». L’un des deux figurants de ce western de série Z comme Zorro (mais ce n’était pas un renard...), ramassa même un morceau de ficelle qui était là par terre, à atten‑
dre tranquillement l’éternité dans la cour : « Vous voyez, Madame, ce bout de ficelle... Si je l’emmenais avec moi, vous pourriez m’accuser de vol et porter plainte : c’est sur votre terrain. C’est comme le charbon au terril. ». Je lui aurais bien glissé subrepticement la ficelle dans sa poche à cet imbécile de pandore, rien que pour voir. J’imaginais Maman à la barre, dénonçant cet horrible individu qui, alors qu’il devait plus qu’un autre obéir aux lois, lui avait volé (« Je dis bien volé ! », clamait-elle dans un rêve de procès exemplaire comme il n’en existe pas), ce bout de ficelle si absolument indispensable qu’elle l’avait laissé bien en place dans cette cour, sur « son » terrain. Qui sait, ce qu’on peut faire avec un bout de ficelle ? (1) Il lui aurait peut-être rapporté des fortunes... Je commençais à penser aussi que les pandores étaient plus fortiches pour emmerder les pauvres que pour protéger la veuve et les orphelins, ou, en l’occurrence, la mère célibataire et ses bâtards. Ils allaient arrêter le vieux fou pour grappillage alors qu’ils ne l’avaient seulement jamais inquiété pour tabassage dans la maison dénommée par eux-mêmes la « maison du crime »(2). Le piège se referma et la bête (3) se rendit. (1) Pour moi justement qui en connaissais un rayon, en matière de ficelle, je le savais bien. (2) On a fait, depuis, semble-t-il, de notables progrès au parquet de Douai. (3) Le plus souvent, c’était bien une bête.
Piteusement. Il y eut un procès bien sûr mais pas celui que j’avais imaginé, à l’instant de ma rancœur et de ma révolte. Une peine de prison avec sursis (une de ces peines qu’on inflige pour des vols de haute lignée accomplis par des personnages de haut lignage). Ça méritait bien ça ! Ces salauds de grappilleurs qui se chauffent avec le charbon enfoui par les houillères. Ce fut la seule fois que je plaignis le vieux. Et je crois que je fus soudain un peu moins gaulliste et un peu plus... « je savais pas quoi encore ». Je cherchais un mot que j’aurais sur le bout de la langue pendant plusieurs années. Rien que le mot m’a libéré. Et j’aurais bien fait, moi aussi, une hécatombe, toute symbolique bien sûr (je n’ai jamais été du côté de la violence ...) (1), au marché de Brive-la-Gaillarde ou, à défaut, celui de Pecquencourt. Mais le plus ignoble ne fut pas le procès du « père » en lui-même et cette condamnation indigne. Il fallait rendre à ces houillères ce qui était à ces houillères quand on ne savait rendre à Dieu ce qui était à Dieu : à savoir le jugement. Ils vinrent donc quelques jours plus tard chercher notre « butin » d’orpailleurs. Le fruit de dizaines de casses au terril. Il y avait trois beaux tas de charbon dans le garage, d’environ 500 kg chacun, bien assez de gaillettes pour épater la galerie. Pas mal d’heures de chauffe en perspective pour l’hiver. Comme quoi, les fourmis n’ont pas toujours le dernier mot. Ils nous les ont volées. Ils nous les ont volées ! (1) C’est que la violence est bien , le plus souvent, de l’autre côté.
Ils ne nous ont pas laissé un seul grain, une seule noix, pour subsister. Et ils se félicitaient de leur prise. Il faudrait bien qu’un jour il y ait un tribunal pour ça aussi. Je pensais, pendant qu’ils chargeaient le camion, à mes épaules meurtries sous les sacs de charbon. Je pensais à ces matins d’hiver où nous décollions à coups de pied les gaillettes prises par le gel. J’aurais bien voulu savoir aussi quel serait le salaud qui se chaufferait de notre charbon... J’avais en effet deux ou trois mots à lui dire. L’hiver qui suivit fut plus froid que les autres, tout au moins dans mon souvenir, tout au moins pour nous. Pour sûr, il fit plus froid dans nos chambres, malgré les câlines bouillottes et de gros tas de couvertures en place du charbon. Le vieux n’avait pas cru bon de purger les radiateurs... Une nuit, plus froide encore que les autres, j’entendis un craquement important, puis un autre, puis un autre. Une véritable symphonie wagnérienne là encore. A quelques instants d’intervalle, tous les radiateurs avaient explosé et poussé leur dernier soupir ! Morts de froid les pauvres : un comble ! Le lendemain, nous avons pu admirer les dégâts. Avec la chaleur qui revenait un peu, des flaques d’eau s’allongeaient çà et là sous la fonte. Même avec du charbon acheté, le chauffage central ne risquait plus de fonctionner (1). (1) En fait, je me dois de l’avouer, l’une de mes soeurs m’a rectifié sur ce point : j’ai fait une erreur de chronologie... Cette symphonie wagnérienne a finalement précédé l’épisode du grappilleur pris sur le fait et celui de nos trois tas de charbon volés par les houillères. Dès le début de notre installation dans notre « logement de fonction », le vieux pire s’était aperçu qu’il ne pouvait entretenir la chaudière. Ensuite, le grappillage fut réservé pour alimenter la seule cuisinière à charbon
Nous ne sommes plus retournés au terril. Et puis (enfin !), un grand beau jour de septembre 1968, nous nous sommes échappés, Maman, Charly et moi. Mes sœurs avaient pris les devants depuis longtemps... afin de protéger leur derrière. Nous nous sommes échappés bien loin vers une de ces régions qui n’offrent, pour seuls terrils, que des collines. Quand je suis retourné au pays des corons, la nature avait repris ses droits sur les terrils, qui, justement, étaient devenus de vertes et jolies lilliputiennes collines... Je ne sais pas si beaucoup se rappellent que, sous ces collines, se cachent toujours de nombreux diamants noirs interdits. Tout un trésor, je vous le dis. ... de la cuisine (celle où Maman avait jeté un jour le vieil Hugo broussailleux). Si je garde le texte en cet état, c’est que je crois pouvoir dire que cette logique du souvenir dit encore plus vrai malgré l’erreur et ce que d’aucuns pourraient considérer comme un « mensonge », voire une affabulation. Ma mémoire d’enfant s’est trompée mais elle n’a pas menti. Mais elle n’a pas trompé.
7 Tirer le diable par la queue « Bien des premiers seront derniers, et les derniers premiers. » Evangile selon Saint Matthieu (... J’espère bien !)
« Tirer le diable par la queue (fam.). Vivre dans la gêne, avec très peu de ressources. »
Je ne sais pas sous quelle étoile nous étions nés tous, Maman, mes sœurs, mon frère et moi. Souvent je me suis dit que la nuit qui nous avait vus venir, chacun en son temps, devait être noire à couper au Laguiole et comme nous n’avons jamais eu de Laguiole, surtout à la naissance, on peut dire que nous ne sommes même pas nés sous une étoile. Ou alors elle a dû filer vite. Même Tessier ne saurait pas la retrouver. Avec cette configuration astrale d’un troisième type, elle pourrait bien prendre sa Bérézina définitivement. En tout cas plus sûrement qu’après l’éclipse de 99. Cependant, pour quitter ces hauteurs astrologiques et en revenir à des notions plus prosaïquement calendaires, il serait très exagéré, et quelque peu hâtif, en l’occurrence, d’affirmer que les fins de mois étaient plus difficiles que le reste. C’est qu’il n’y avait pas plus de reste de mois chez nous que de reste de viande au coin rond des assiettes. Les fins de mois n’en finissaient pas tout simplement. C’était, comme disait Maman, une « histoire sans queue ni tête ». Si l’on veut bien mettre à part la queue du diable qu’on tirait à hue et à dia ou que l’on gardait encore dans une de nos poches à défaut d’une bourse pleine. C’est bizarre toutes ces familles « sauvageonnes » qui justement tirent le diable par la queue et dont on voudrait qu’elles se comportent de façon un peu plus catholique.
La fin de mois commençait donc le 1er février, par exemple, et se terminait le 31... On ne voyait pas même l’autre mois se pointer. Ça n’en finissait pas d’en finir et ça ne commençait jamais. C’était à la fois très simple et très compliqué. Un peu l’éternité, si vous voulez, mais pas franchement le paradis puisque, comme je l’ai écrit plus haut, Satan était avec nous... ou tout au moins sa queue. J’ai toujours pensé d’ailleurs que ce Satan avait une vague ressemblance avec celui qui nous menait effectivement une vie d’enfer. Il lui manquait juste deux cornes : Maman, quand bien même elle ne fut jamais une sainte, était vraiment trop sage en ce temps-là. Il faut dire cependant, et ceci sans se faire pour autant l’avocat du diable, que le beau-pire avait ses obligations du côté de ses bonnes œuvres à lui : tant de bistrotiers tiraient, eux aussi, le diable par la queue qu’il les soutenait comme il pouvait. Non, mon beau-pire n’était pas le mauvais ange que l’on pourrait croire mais un grand philanthrope pour la gent limonadière. A tant faire la charité autour de lui, « on » l’aimait beaucoup et « on » l’arrosait de gentillesses diverses et divines... En dépit de son athéisme, il pratiquait régulièrement l’Eucharistie à sa manière. C’est ainsi que ses retours étaient parfois aussi interminables et sinueux que nos fins de mois. Lesdits retours ne se comptaient pas en nombre de kilomètres mais en nombre de bars (« bar », ce fut très vite, pour Maman, l’acronyme de « bon à rien »). Passé un certain retard, nous n’étions d’ailleurs pas pressés de le revoir : une boule amère grossissait au
creux de ma poitrine et je souhaitais vivement que la Scarpe, traversant soudain le halage, récupère le « mal- homme » dans ses remous gluants (1). Passé un certain retard, nous savions qu’alors, les repas commençaient par le dessert : quelques fruits bien distribués de ci de là (et Maman était souvent « de ci de là » comme une feuille morte). Puis nous pliions bagage prestement pour un superbe camping improvisé et nocturne agrémenté d’un entraînement sportif puisqu’il fallait savoir courir. Le vieux pire, appelé encore dans la fratrie, si ce n’est dans la fraternité, « le vieux fou », « le vieux con », « le vieux salaud », le « vieux crabe », « le vieux schnock » (2), avait inventé, du haut de son grand génie, une technique d’entraînement pour la course à pied. Une technique très efficace que je n’ai plus rencontrée par la suite dans les clubs d’athlétisme que j’ai fréquentés. Elle reposait sur une vérité toute simple, une trouvaille qui vaut celle du fil à couper le beurre : on ne court jamais si bien, si vite et si longtemps que lorsqu’on a peur. Et je me suis entraîné très jeune. Voilà comment peut débuter la carrière d’un marathonien, même (1) Mais s’il ne croyait pas, il y avait quand même un Bon Dieu pour lui, comme pour tous les pochards (est-ce parce qu’ils trimballent avec eux tout ce sang du Christ ?). Ce qui commença à me faire douter quelque peu des bonnes intentions de ce Dieu que j’avais espéré et qui contrariait tant mes plans. (2) De fait, quels que fussent les affables substantifs dont on l’affublât (et notre lexique lui-même était si pauvre que parfois l’adjectif, soudain tout esseulé, virait audit substantif), il était véritablement et invariablement « vieux ». Aujourd’hui, il y a là quelque chose qui m’ennuie tout de même... puisque j’ai maintenant dépassé l’âge qu’il pouvait avoir à l’époque...
modeste. Mais il faudrait approfondir la technique et ne pas oublier toutes ces calories qui devaient me manquer alors... Et comme je l’admire, j’irais bien faire peur au petit grand Gébré (1), lors d’un marathon, afin qu’il passe le mur mythique des deux heures ! A moins que je ne vende le brevet de cette noble invention à nos entraîneurs français contre une sélection de ma modeste personne dans l’équipe olympique... Quand début de mois il y avait, il était consacré au règlement des dettes (2)... Nous en avions un peu partout et, de loin en loin, notre rayon d’action s’étendait presque chaque jour. Les étapes étaient de plus en plus longues pour le futur champion. Une fois les dettes payées, quand nous le pouvions, il fallait en faire de nouvelles. Maman s’y entendait bien. Elle avait toujours été très avenante avec les commerçants. Pour faire la dette, il ne faut pas faire la tête... Et puis quand elle ne réussissait pas, je tentais aussi l’aventure. « Ils ne vont pas refuser à un petit bonhomme aussi gentil que ça ! » Pourtant (1) L'Ethiopien Haile Gebreselassie qui, du haut de son mètre 64, a battu en septembre 2007 le record du monde du marathon. Il détient aussi celui du semi-marathon. Il a été aussi plusieurs fois recordman du monde du 5000 et du 10000. (2) Il y avait aussi deux « débuts de mois » prévisibles pour le petit Galibot. En juin, le père Gémeau passait pour mon anniversaire. Je me souviens d’une année (c’était lors de mon passage en 6ème) où j’ai reçu un « beau » short horriblement moulant ! et bien trop solide puisque ce salaud a tenu jusqu’à Noël, autre début de mois. Le père Noël quant à lui était plus généreux puisqu’il m’offrit, cette année-là, un pantalon heureusement un peu moins démonstratif. De « change », je n ’en avais pas. Maman lavait à la main le short ou le pantalon le soir pour le lendemain matin et les mettait à sécher auprès de la cuisinière.
si. Ils osaient parfois, les « salauds ». « Tu diras à ta Maman de venir... ». Bon, tout allait « bien » quand même et n’allez pas imaginer de ces scénarios affreux : nous n’avions pas droit à l’horrible épicier de Germinal qui avait fini heureusement par payer les dettes de ses clientes avec ses propres bijoux de famille. Les commerçants avaient fait quand même de notables progrès en humanité. La réputation de Madame Dette allait croissant. Avec des moyens de locomotion plus appropriés, ou un champion de fils plus endurant, elle eût pu devenir nationale. Un jour, de « beaux messieurs » vinrent à la maison en l’absence de Maman. Ils étaient accompagnés de volailles auxquelles nous ne pouvions pas toucher, même si la grippe aviaire n’était pas encore inventée. Ils rentrèrent comme chez eux et firent comme si je n’étais pas là (1). Et ils devaient être effectivement chez eux puisqu’ils emportèrent à peu près tout notre maigre et vilain mobilier (comme quoi on peut être de « beaux messieurs » et ne pas avoir très bon goût). Moi, je me disais que tout cela devait être entendu avec Maman et le vieux. La volaille ne pouvait quand même pas se rendre complice de vol (2) ! Je compris pourtant que si, au retour des « parents », et je ne l’ai pas oublié depuis. (1) Depuis cela j’ai souvent été « saisi » par cette terrible impression que l’on faisait toujours justement comme si je n’étais pas là. Ce fut le cas pendant les 27 années de mon mariage. (2) J’avais bien vu des poulets « voleter » un peu dans la basse-cour (notre seule richesse) mais c’était si laborieux qu’il n’était pas même besoin d’enquête. Ils ne pouvaient faire que de petits vols et ne se sont jamais fait la malle.
Nous découvrîmes alors, plaquée sur une porte que nous n’utilisions jamais, un « avis de saisie pour dettes » auquel je ne pigeais vraiment rien... Mais j’étais assurément le seul. Car ça fit la gueule autour de moi et les vocalises montèrent très vite (1). Il fallut ensuite toute l’ingéniosité du vieux pire (il avait quand même cela pour lui) (2) pour récupérer la « saisie » et rentrer dans « ses » meubles. Mais Maman avait encore d’autres ressources, si je puis dire, bien ingénieuses elles aussi, tout aussi dénicheuses justement que les plans du vieux. Elle possédait en effet de nombreuses niches puisque de nombreux chiens ! ... Enfin, les bouchers pouvaient le supposer moins ou plus... Régulièrement, en « fin de mois » toujours, nous passions chez eux pour quémander un peu de nourriture pour les habitants de notre grand chenil. En ces temps-là, lesdits déchets étaient « gratos » (car « le monde et les temps changent » et pas toujours en bien). Les commerçants n’étaient pas entièrement dupes. De petits interrogatoires ponctuaient ainsi les achats. (1) Il y avait, cette fois, exceptionnellement une raison. La plupart du temps, ce n’était pas le cas. La raison tenait à un ou plusieurs verres de trop qui donnaient en quelque manière le la. Quelquefois, moi qui ne suis pourtant pas très connaisseur, j’imagine les « scènes » doublées par les plus grands ténors et cantatrices de l’opéra, avec Cécilia Bartolli dans le rôle de Chantal, Barbara Hendricks dans celui de Raymonde, Ruggero Raimondi dans celui du vieux et bien sûr la Callas ressuscitée rien que pour Maman. En gardant le livret de base, on inventerait un nouvel opéra comique... (2) Et, pas trop modeste par ailleurs, il s’appelait lui-même « le dénicheur », vous savez, « celui qu’est rusé comme une fouine », ainsi que le disait une vieille chansonnette.
« On dirait que tu as beaucoup de chiens ? - Oh oui, Monsieur, et je commençais à compter sur mes doigts... Je pourrais même pas vous dire combien ! - Tu as des chiens de quelle race ? » Je n’étais vraiment pas fort en ce domaine et j’avais du mal à distinguer le caniche du berger allemand ou belge, sauf aux cris que je poussais quand j ’en avais peur, mais je connaissais un mot qui pouvait nous réunir à merveille les chiens et moi : « Oh, ce ne sont que des bâtards ! » Je rentrais avec ma provision de déchets et nous pouvions faire alors un repas de roi. Ma reine, bizarrement, aimait beaucoup découper la viande (1) et, comme une belle dame des contes de notre enfance, elle avait tôt fait, en dégraissant ce maigre butin d‘un coup de couteau magique, de le transformer en de merveilleux petits steaks que nous dégustions, sous un soleil de matin du monde. Dans sa grande « sagesse », Maman nous rappelait aux vertus de ces choses simples qu’elle a toujours revendiquées. Nous nous disions alors que nous n’étions pas des chiens et que, malgré tout, la vie était bien belle parfois. Même en fin de mois. (1) Ce que j’ai toujours trouvé assez barbare et peu féminin, je dois l’avouer.
A la mémoire de C.A (1959-2007)
Celui-là, je l’attendais de pied ferme. Un petit frère ! Désiré et redouté tel un orage en ce mois de juillet 1959. Comme en ces temps reculés, certaines choses ne se disaient pas et que la métaphore était très employée par les parents afin sans doute d’encourager leurs rejetons à l’étude des lettres (1), j’avais même ouvert un chou pour ma plus grande déception. Et je ne comprenais pas très bien pourquoi il fallait aller à l’hôpital acheter ce frère alors que l’on avait quelques spécimens de ces beaux légumes ronds dans le jardin. De ces légumes beaux et ronds comme peut l’être un ventre de femme. J’attendais impatiemment le petit frère mais j’avais caché les quelques rares jouets que je possédais. Un matin, je fus réveillé par les voix de Maman et de mes deux grandes sœurs. Elles tenaient une discussion bizarre, une discussion de femmes, à laquelle je ne compris rien, malgré le haut de mes six ans. Monsieur Lambott emmena alors Maman dans sa quatre-chevaux et je restais là à attendre. Ce n’était (1) Je doute fort cependant que ce fût là l’origine de ma vocation.
pas une affaire d’homme, disait-on alors. Je ne comprenais pas bien puisque c’était le vieux fou qui jardinait et faisait pousser les choux. Il me restait donc à patienter avant de voir ce grand frère avec lequel je pourrais enfin jouer à de vrais jeux de garçons car, même si j’aimais bien mes sœurs, je commençais à en avoir marre des filles, surtout des grandes filles. Je voulais pouvoir partager avec ce frère de vraies bêtises de petit homme. Deux jours plus tard environ, si je me souviens bien, je suis allé à Somain, sans doute sur le siège arrière de la mobylette jaune du vieux, mais je ne suis pas rentré dans l’hôpital botanique. Maman m’a montré son « grand » fils de la fenêtre de sa chambre. Je crus alors que ce serait la plus forte déception de ma vie (mais non, ce n’était pas fini...) « Qu’il est petit, le petit frère ! » Il me faudrait attendre des décennies pour jouer avec ce machin emmailloté ! Il aurait ma taille quand je serais en chaise roulante et je n’aurais plus alors le goût pour la moindre bêtise, fût-elle de Cambrai. Du reste, même si nous avions pu tous deux atteindre un grand âge, nous n’aurions pas pu jouer ensemble, ou alors au hochet et encore. Charly est resté petit, terriblement petit. Lorsqu’il eut quelques mois, on décela un problème cardiaque : c’était la « maladie bleue ». Il faudrait un jour l’opérer et cette opération apparaissait nettement plus urgente que celle d’un phimosis qu’on devait me recommander plus tard. Charly ne « grandissait » pas. Lui qui était né, comme tous les petits garçons, dans un chou, poussait un peu comme un légume, si je puis dire.
Il restait dans son parc et passait sa journée à déchirer des journaux. Oui, un grand liseur, Charly! Même Le Monde aurait pu passer par ses mains si nous avions des connaissances un peu moins laborieuses mais la plupart de nos fournisseurs ne lisaient que Nord Matin (1) ou encore La Voix du Nord. Je ne lui arrivais pas à la cheville sur ce point, moi qui n’en suis resté longtemps qu’à Bleck-le-Roc ou Kit Carson... Quand il eut quatre ans environ, Maman l’emmena à la clinique voir un spécialiste, On était prêt pour l’opération et il retrouverait un développement normal. La maladie bleue contrariait son intelligence qui ne pouvait être que très grande... Ils partirent tous trois en autobus, le vieux fou, Maman et Charly. Au retour, j’appris que ce dernier ne serait pas opéré. Le docteur l’avait déclaré « inopérable » et le problème n’était pas simplement cette maladie bleue... J’appris ainsi le nom que l’on donnait alors aux trisomiques : il était « mongolien ». Le médecin était formel : ça ne s’opérait pas. Il fallait désormais s’arranger de la trisomie comme on s’arrangeait des fins de mois. (1) Le quotidien était alors acheté régulièrement même dans les familles nécessiteuses. Pour vingt centimes de francs (le prix d’une partie de flipper...), nous recevions notre pain d’information de chaque jour... Cela faisait partie pour ainsi dire de notre hygiène intellectuelle. Du reste le journal était un produit « complet » que nous finissions parfois de lire aux « cabinets »... dûment recyclé, en ces temps pourtant fort peu écologiques, déchiré en parts à peu près égales qui pendaient à un clou, il contribuait alors à une autre hygiène. Je me souviens que Maman n’a acheté de premiers rouleaux de papier hygiénique que quelques mois avant sa mort en 1974. J’avais alors considéré cela comme un luxe !
Comme nous n’avons jamais su vraiment nous en occuper comme il eût fallu, Charly a continué à grandir comme un légume. Son vocabulaire était limité aux quelques mots concernant les besoins alimentaires. Il ne risquait pas de débattre un jour avec Sartre, ni même avec le petit Galibot qui faisait ses bêtises tout seul comme un grand. Il a toujours fait pipi la nuit et il se balançait dans le lit que nous partagions tous deux. Je lui mettais ma main sur sa nuque pour l’arrêter : « Arrête, Charly !» C’était devenu un tel réflexe qu’il m’arriva de le faire, comme en rêve, avec mes premières. Elles se demandaient si ce Charly n’était pas un ancien amant et m’observaient d’un air tout à la fois inquiet et incrédule. Oui, non seulement mon petit frère n’a jamais joué avec moi mais il m’a parfois empêché de jouer aussi longtemps que je l’aurais voulu avec mes petites sœurs d’un soir. Ce fut le boulet de Maman qui était déjà bien chargée pourtant. Et les « papillons blancs » ne réussirent pas vraiment à l’en délester. Mais nous l’aimions, Charly, et je m’occupais de lui avec une tendresse toute fraternelle même si j’étais toujours gêné quand un copain venait à la maison. Les « mongoliens » étaient encore des enfants cachés, des enfants de la honte. De pauvres petits monstres encore plus lourds à porter devant le monde qu’un bâtard comme moi, puisqu’au moins ma tare à moi ne se pesait pas à l’œil nu. Aussi, le regardait-on toujours bizarrement... Pour ce qui me concerne, je m’étais habitué. C’était Charly simplement, mon « toujours petit frère »(1). (1) Pourtant, aujourd’hui même, relisant ce texte, j’ai ouvert un petit coffre où je conserve quelques photos de ce temps déjà si lointain. J’y découvre d’abord le cliché en noir et blanc ...
J’avais d’ailleurs promis à Maman que, lorsqu’elle partirait, je le prendrais avec moi. En fait les derniers temps, il n’était déjà plus avec nous. Nous l’avions placé car ma mère ne pouvait plus s’en occuper avec son fichu cancer et ses fréquentes hospitalisations. Finalement, après le départ de Maman, j’ai zoné pas mal et je ne voyais Charly qu’épisodiquement. Quand je venais à l’hôpital psychiatrique où il séjournait alors, il était beaucoup plus intéressé par les gâteaux que je lui apportais que par ce que j’essayais de lui raconter. J’ai bien tenté de lui parler de sa maman mais elle était partie bien loin assurément, encore plus loin pour lui que pour moi. Quand je rencontrai ma future épouse, je l’emmenai rendre visite à mon frère, comme cela se fait dans toutes les familles. Elle me dit, assez vivement, qu’elle ne souhaitait vraiment pas le voir souvent... et c’est un euphémisme. On pardonne un peu trop à une femme qu’on aime et je me suis trouvé bien lâche ce jour-là. J’ai eu honte comme jamais en pensant à mes impossibles promesses. Et pourtant, la honte, ça me connaissait déjà bien. ______ ... d’un tout jeune enfant au regard vague. Il se balance sur son cheval de bois dans le jardin de la maison du pontier. Puis je trouve encore trois photos couleur d’un enfant lourd et difforme dans un autre jardin à Rennes. Il est coiffé à la brosse (c’est moi qui lui coupais les cheveux : il était aussi « incoiffable » qu’inopérable...) et il lui reste assez de lumière pour sourire malgré tout depuis son autre monde. Il doit avoir 11 ou 12 ans, l’âge toujours de son berceau. Et moi qui l’ai tant connu j’ai bien du mal à le reconnaître... A le reconnaître pour mon petit frère.
Je n’ai plus revu Charly. Jamais. Pourtant je pensais souvent à lui. Nous n’avions plus de nouvelles, mes soeurs et moi, car il avait été pris en charge par le vieux fou et nous ne tenions pas trop à revoir ce dernier. Je pensais parfois à la mort de Charly car on nous avait expliqué que « ces enfants-là » ne vivaient pas vieux. Etait-il encore là quelque part dans un coin de ce vaste monde ? ou avait-il rejoint déjà notre terra mater ? Charly est mort, il y a peu. Nous l’avons appris par hasard. Je me suis dit que ma vie était bien belle malgré tout. Même un chien n’aurait pas voulu de sa vie à lui. C’était le dernier arrivé et c’est le premier parti. Il était pourtant encore « bien petit, mon petit frère ».
*** 9 Une enfance en éclats « L’ambulance, je la reconnais, elle ressemble à mon lit d’enfant. » Jacques Bertin
Au bout du compte, comment tirer les ficelles et me ramener sur la rive ? Comment rassembler, recoller, les morceaux de cet impossible puzzle ? Il semble que Galibot, en même temps que le titre de l’histoire, ait encore perdu le nord. Il semble que le galibot ait perdu la voie. Il ne sait rien de plus qu’une urgente nécessité. Tout cela a été trop mal engagé et il n’est pas sûr de dégager sans heurt. Même si la vie est une histoire qui finit mal, il y a de plus fâcheuses conclusions que d’autres. On peut déjà s’attendre au pire. Comme toi avec ce livre. Une « enfance en éclats »... Voilà qui ne transformera pas forcément ce livre en un livre éblouissant, je le concède. Je pense pouvoir trouver une clef. Une seule. Et ce sera, dans ce petit labyrinthe désormais juste entrouvert, comme un fil d’Ariane trop court, la dernière et parturiente histoire du galibot errant. Une histoire de clef justement. Enfin une histoire où Maman n’avait pas sa clef et où, elle, Charly et moi, avions été jetés dehors pour aller faire du camping hivernal. Mais, comme elle était un peu étourdie (nous avions cela en commun), elle avait dû oublier la tente, les duvets et tout ce matériel que nous n’avions pas. Finalement, elle voulait rentrer, Maman, simplement, fût-ce pour recevoir les douceurs poignantes et les pains de son compagnon. Mais le vieux fou devait être fatigué ce jour-là. En tout cas, il n’avait plus la force de montrer son amour. Malgré les suppliques, il n’ouvrit pas la porte vitrée. Alors, en un instant, je vis l’horrible. Un geste de folie et de désespoir. Maman avait passé son poing droit à travers l’une des vitres qui explosa littéralement. Et le bras nu de ma mère était tout explosé aussi. Trois grandes entailles apparurent... et disparurent en quelques instants sous le sang qui pissait. Rien n’y fit pourtant. Le vieux fou alla tranquillement se coucher en attendant le vitrier. Je réussis à ouvrir la porte à travers le carreau cassé. Et Maman rentra dans la buanderie. On pouvait la suivre à la trace, ce jour-là, même si je faisais ce que je pouvais, à ma manière à moi, pour effacer tout cela. Elle entoura son bras de serviettes propres. Mais ces serviettes blanches devenaient vite des torchons rouges qui s’amassaient dans un coin de la pièce. Jamais je n’aurais cru qu’il pût y avoir autant de sang dans une maman. Finalement, je suis allé chercher le vieux fou qui dormait déjà du sommeil de l’abruti. Le temps pour Maman de perdre tout ce sang et il avait, lui, un peu évacué les vapeurs d’alcool. Il ne se souvenait même pas de ce qui s’était passé. Le médecin est venu. Et l’ambulance qui ressemblait non à un lit, Jacques, mais à mon cri d’enfant... Maman a été « recousue » et elle est revenue assez vite avec ses trois grandes cicatrices qu’elle a, bien sûr, gardées jusqu’à la fin de ses jours, comme un précieux trophée de ses guerres à elle. De ces guerres dont elle se serait bien passée. Comme nous quatre. Comme moi avec ce livre. Oui, j’aurais bien aimé ne jamais voir, ne jamais vivre, ne jamais devoir écrire cela. C’était là la seule clef. La clef que Maman n’avait pas. Au bout du compte, je n’arriverais jamais ni à recoller les morceaux, ni à éponger tout ce sang. Je n’arriverais jamais à retrouver ma voie, à regagner la rive.
« Instruisez-moi, et moi je me tairai ; Ce en quoi j ’ai erré, faites-le moi comprendre, Qu’elles ont de force les paroles droites ! Mais votre blâme à vous que blâme-t-il ? Voudriez-vous blâmer des mots ? Mais au vent les paroles d’un désespéré ! Vous jetez le sort même sur un orphelin Et vous faites trafic de votre ami. Allons, décidez-vous, tournez-vous vers moi, Et vous verrez si je vous mens en face ! Revenez, je vous prie, qu’il n’y ait point de fausseté ; Revenez ma justice est encore là ! Y a-t-il de la fausseté sur ma langue ? Mon palais ne sait-il pas discerner le malheur ? » Le livre de Job
On peut commander Maman, j’ai oublié le titre de notre histoire à la Librairie Galerie Racine au prix de 15 euros + 1,50 € pour les frais de port. chez l’éditeur : Librairie-Galerie Racine 23, rue Racine 75006 PARIS
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