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Abus de langage en politique
ou
du droit de grève et de la prise d'otage
Je citerai pour commencer ce commentaire d’un homme politique. Je l’ai trouvé sur son propre blog :
http://www.rudy-salles.com/blog/
Ce monsieur est député des Alpes maritimes, conseiller régional, adjoint au maire de Nice et vice-président de l’Assemblée nationale… ouf !...
« Ne pas confondre grève et prise d’otage
Par Rudy Salles, samedi 17 janvier 2009 à 06:58
Les grèves à répétition et sans prévenir se succèdent et mettent les usagers dans des situations inextricables. En effet, combien de vies quotidiennes bouleversées à cause de mouvements sociaux mal négociés. Le droit de grève est inscrit dans la Constitution. Il n’est donc pas question de le remettre en cause. Mais le droit d’aller au travail, celui d’aller chez le médecin, de récupérer ses enfants à l’école, ou de rentrer chez soi, sont des libertés publiques fondamentales qui ne sauraient systématiquement être bafoués. J’en veux pour preuve deux exemples flagrants d’abus caractérisés qui me révoltent.
Tout d’abord, dans notre région, la grève du TER pendant plus de cinq semaines qui est tout simplement surréaliste. Il faut se mettre à la place de celles et ceux qui n’ont pas d’autre moyen de transport pour se déplacer et qui sont donc confrontés aux plus grandes difficultés. Ce ne sont pas les plus nantis qui souffrent le plus de cette situation, chacun le sait bien. Et tout cela se passe dans la quasi indifférence générale, en tout cas dans celle des syndicats qui alimentent ce type d’action.
Autre exemple, particulièrement choquant, la fermeture totale de la gare Saint Lazare à Paris pour cause de grève. Quid du service minimum voté par le Parlement dans les transports ? Si on ne respecte plus la loi, alors dans quelle société vit-on ? Ces actes sont inqualifiables et révulsent la majorité silencieuse qui ne supporte plus d’être prise en otage pour un oui ou pour un non. Il faut que cela cesse et que chacun prenne ses responsabilités. L’exercice du droit de grève doit être le recours ultime une fois que tous les autres, notamment celui de la négociation, ont échoué. Mais il ne saurait constituer un préalable. J’espère que, dans la situation économique et sociale difficile que nous connaissons et qui a une dimension mondiale, chacun aura à cœur de se ressaisir et de se montrer responsable. Il en va du bon fonctionnement de notre société. En ce mois de janvier, l’heure est encore à formuler des vœux pour l’année 2009. Puisse-t-elle ramener un peu de raison chez ceux qui ont, pour le moins, abusé de la patience de leurs contemporains. »
Rudy Salles
Eh oui, Monsieur Rudy Salles, peut-on ramener à la raison… ceux qui abusent ainsi du langage ? Que certains plus ou moins informés et plus ou moins excédés se permettent ce genre de commentaire, passe encore : après tout, quelques cours de français comme on en donne aux primo-arrivants suffiraient peut-être à bannir ces formule à l’emporte-pièce…
Mais on attendrait pour le moins d’un homme politique qu’il sache quelque peu manier la langue et peser ses mots. Il est vrai que cela est de moins en moins assuré. Pour preuve, votre type de commentaire est proféré par le chef de l’état lui-même dont on sait le peu de cas qu’il fait lui aussi de la langue française. Ce qui est, pour le président de la République française, un comble.
Vous défendez, Monsieur, ces usagers qui sont « dans des situations inextricables » et je peux comprendre cela. Chacun d’entre nous a pu ainsi être gêné pour le moins par une grève. Chacun peut-être a pu sous le coup d’une certaine colère proférer de tels propos. Mais, encore une fois, vous êtes responsable politique et, en tant que tel, vous devriez être responsable de vos propos et donc justement ne pas confondre ce que vous jugez comme un abus du droit de grève et une prise d’otage.
Que la grève, que toute grève, perturbe ainsi la vie des usagers n’est pas nouveau, loin s’en faut. Quelle serait la conséquence d’une grève qui ne gênerait personne ? Bien sûr, ce n’est pas votre problème. Vous pleurez des larmes de crocodile sur ces pauvres usagers qui ne sont certes pas toujours « les plus nantis » mais vous n’avez pas, cher maître[i], à défendre vos droits contre les abus de toute sorte. Vous n’êtes sûrement pas parmi les plus défavorisés…
Il m’a toujours semblé que les hommes et femmes politiques sont tenus, plus que tout autre, à une certaine rigueur dans l’utilisation de la langue. Faute de quoi on ne fait pas de la politique mais… de la propagande.
Oui, Monsieur le vice-président de l’Assemblée nationale, vos propos sont particulièrement excessifs et abusifs et n’ont pas la dignité du propos politique. Ces procédés pervers par lesquels certains soi-disant « responsables » de droite viennent décrédibiliser le droit de grève sont une insulte à la constitution. Certes, chaque fois, on se plait à rappeler l’inscription du droit de grève dans cette dernière. Mais, très vite, il y a… ce « mais » et ce qui le suit où l’on suggère que le droit de grève, « exercé abusivement », est lui-même une atteinte à d’autres droits fondamentaux. A ce titre votre propos ne fait guère dans la subtilité… Bien sûr, à chaque fois, on vient mettre en balance les grèves justes, qui appartiennent au passé, et les grèves abusives… qui sont bizarrement celles du présent. Ainsi toute grève devient vite « abusive ». Un ministre n’a-t-il pas déclaré récemment que la grève était mal venue en temps de crise ?
Mais dois-je vous rappeler, Monsieur le conseiller régional, que les mots ont une signification précise, ainsi le mot « otage », et qu’il est pour le moins dangereux pour la vie de la communauté nationale de dévoyer cette signification ? Non, Monsieur le député des Alpes maritimes, une grève n’est pas une prise d’otages et si des droits fondamentaux sont atteints du fait du l’usage, et non de l’abus supposé, du droit de grève, la responsabilité en revient au seul pouvoir politique qui se doit d’assurer, en toute circonstance, les droits de tous. Et donc aussi le droit de grève !
Dois-je vous rappeler, Monsieur l’adjoint au maire, que des femmes et des hommes ont été ou sont encore réellement retenus en otage de par le monde ? Les Français ont tous en mémoire certains de ces otages de Jean-Paul Kauffmann à Ingrid Bettancourt en passant par Françoise Aubenas. Moi-même, je ne peux entendre cette expression sans penser à la souffrance (et voyez, je pèse mes mots et je ne dirai pas « calvaire » par exemple...) de mon ami Gilles Perrault dont le fils fut ainsi détenu pendant de longs mois en Iran. Tous ces otages véritables et leurs proches ne peuvent être que scandalisés par vos abus de langage et la démocratie, qui nécessite un usage raisonné de la langue et de l’information, ne peut qu'en pâtir. Mais, et je pèse une nouvelle fois mes mots et utilise pour cela l’euphémisme plutôt que l’hyperbole qui vous plait tant, il se trouve peut-être que la démocratie n’est pas votre priorité.
Puisque, Monsieur le président du Groupe d’amitié France-Israël au parlement, vous aimez user de comparaisons pour le moins grossières et fâcheuses et ce contre toute attente, eu égard aux différentes responsabilités politiques que vous cumulez, je me vois en droit de vous demander ce que vous penseriez de la comparaison qui serait commise entre telle usine française et… un camp de concentration. Vous seriez scandalisé… comme vous l’êtes sûrement par le slogan « CRS-SS ». Et vous avez mille fois raison. Vous le voyez, nous pouvons même être d'accord. De tels abus de langage sont donc bien scandaleux !... comme vos propres abus.
Un simple conseil pour finir. Puisque vous n’userez pas, Monsieur Salles, de ce droit de grève qui, comme la liberté, selon le Canard enchaîné, ne s’use que si l’on ne s’en sert pas, peut-être pourriez-vous user un peu du dictionnaire dont vous n’avez visiblement pas... abusé.
Guy Allix
[i] Monsieur Rudy Salles est avocat…