Guy Allix, poète

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Jean-Luc Pouliquen

 

Jean-Luc Pouliquen par Jacques Basse

 

 

Jean-Luc POULIQUEN est né en 1954 dans le sud de la France. Ses recueils ont pour titre Mémoire sans tain, Cœur absolu, Être là ou encore En attendant la grâce. De 1987 à 1997, il a dirigé Les Cahiers de Garlaban où se sont retrouvés quelques grands noms de la poésie française comme Lucienne Desnoues, Pierre Garnier, Edmond Humeau ou Michel Manoll, ainsi que quelques figures parmi les plus représentatives de la poésie occitane du XXe siècle comme Jòrgi Reboul, Charles Galtier, Fernand Moutet, Yves Rouquette et Robert Allan. Une activité de critique littéraire l’a amené à publier plusieurs entretiens avec de grands poètes français contemporains. Il en est ainsi  par exemple de Fortune du poète avec Jean Bouhier, fondateur de l’Ecole de Rochefort, ou encore de Sur la page chaque jour avec Daniel Biga. Pour donner à la poésie toute sa place, il anime aussi des ateliers d’écriture poétique auprès des plus jeunes. Sa pratique a donné lieu à une méthode parue sous le titre Les Enfants sont des poètes qui a été traduite en portugais et publiée au Brésil. Enfin, son intérêt pour Gaston Bachelard s’est traduit par un essai intitulé Gaston Bachelard ou le rêve des origines (L’Harmattan, 2007),  des entretiens avec la philosophe Marly Bulcão présentés dans son livre Bachelard : un regard brésilien (L’Harmattan, 2007) ainsi que la préface à l’édition des lettres adressées par Gaston Bachelard à Louis Guillaume (La Part Commune, 2009).

 

Voilà une poésie qui chante et dit, qui habite au plus juste le pays et la terre du pays comme ont pu le faire à leur manière certains poètes de Rochefort. Une parole précise et généreuse tout à la fois qui nous prend dans ses rêts et nous transporte dans un paysage rêvé. Bachelard, à n'en pas douter, eût aimé lire cela au réveil. J'ai de la tendresse pour cette parole-là. Je la remercie.

 

 

Contact : jeanlucpouliquen@hotmail.com

 

Goûter à l’infini

 

            Je te retrouve mon paysage d'altitude. Cet hiver dans les déserts de nos convoitises, la honte avait installé ses quartiers, noirci le ciel de ses naphtes en feu.

            J'avais hâte de gonfler mes poumons de ton air balsamique. Me voici, au seuil de la ferme de pierres sèches.

            Dans la salle à manger, un buffet, une table, quelques chaises conversent entre eux.

            Pas de télé, pas de machine à décerveler, à terroriser - le simple ronronnement d'un poêle, sa chaleur qui se mêle à la nôtre - père, mère, enfants resserrant leurs liens sous le silence d'une campagne pacifiée.

            Après le repas, nous rejoindrons la forêt de chênes, les genévriers aux avant-postes. Dans la terre meuble du sentier nous ajouterons nos traces à celle du renard, de la biche, des sangliers.

            La cascade n'est pas loin, le coudrier chercheur d'eau nous l'indique.

            Le débit est rapide, il a usé la roche. Dans une vasque de calcaire nous nous mouillons les mains. Nous avons envie de nous y plonger tout entier, de nous dessouder de notre enveloppe d'acrylique et de simili.

            Le thym, la sarriette, les sauges se dispersent au milieu de parterres de fleurettes mauves et jaunes. Ils soulignent nos gestes, leur prodiguent grâce et légèreté.

            Nous poursuivons notre course, nous nous asseyons au pied d'un semencier, au sommet d'un épaulement de colline, à quelques pas des murs effondrés d'une ancienne bergerie.

            Sur une crête voisine, comme un paon fait la roue, un arbre étire ses branches.

            L'horizon est pour nous. Un busard n'a pas assez de ses ailes pour nous faire goûter à l'infini.

 

 

***

 

Ma Provence des plateaux

 

.

            Là-haut sur le plateau, le temps a ralenti son rythme. Craquent et crissent les pas dans la montée, la joie est au bout de l'effort.

            Les oliviers bordant la hauteur le savent - Eux qui attendent le premier vent pour argenter le regard.

            Ce chemin déroule son tracé dans l'espace. Pas un écueil pour arrêter la vue. De loin en loin quelques arbres marquent sa destination. Celui-ci époussette les nuages.

            De chaque côté la terre a pris le pli des hommes. À main gauche les sillons de jeune blé se courbent puis plongent dans le vallon. À main droite touffe après touffe les lavandins tissent une houppelande de velours.

            Avancer jusqu'à la bergerie au toit absent, à quelques enjambées, ou bien laisser le silence envelopper l'extase ?

            Ici le choix n'exclut pas la multitude. Même les chenilles processionnaires défrichent un territoire inconnu.

            Entouré, gardé, protégé par les montagnes, le plateau peut abriter tous les rêves, toutes les méditations, toutes les prières.

            C'est dans les mains de Dieu qui l'accueillent et le soulèvent que son hôte laisse se délier son souffle.

Aucun avion perçant le ciel n'ébranlera sa paix.

 

 

*** 

 

Passage

 

            Marges des hautes terres, marges de la plaine, vous restez passage entre solitude et abondance. Entre les deux vous n'avez pas tranché, offrant les deux visages d'une même monnaie patinée d'Histoire.

            Châteaux perchés sur les falaises, châteaux du froid et de l'ombre, dans vos ruines bout encore l'eau des noirs désirs.

            Meynier d'Oppède aurais-tu mené croisade contre les Vaudois si le soleil avait pénétré jusqu'à la chair de ton cœur ? Et toi Divin Marquis la neige des cerisiers en fleurs pouvait-elle te détourner de cette aile si lourde de ton repaire de Lacoste ?

            Tout en bas, à l'adret une terre généreuse retient ses vignes jusqu'au printemps. Aujourd'hui une brume les recouvre.

            Il en est d'un pays comme de la parole de Dieu. Il se révèle avec le temps, à qui sait patienter jusqu'à cet instant de gloire où il ouvrira son grand livre sur une page inédite.

            Ciel bleu retrouvé, nuages poussés par le Mistral au delà des crêtes, le soleil rétablit son règne sur des campagnes millénaires.

            Bulldozer, pelleteuse, la machine a pris le relais de la main pour fouiller le sol. Il n'a pas tout donné, tout livré de ses richesses.

            Souches arrachées, puis brûlées, mottes retournées, champs labourés, la forêts se rétracte dans une odeur de bois humide.

            Les Ocres l'arrêtent de leur éclat. Les ans les usent, comme nous nous usons tous sous leur poids.

            Seulement les ruisseaux qui ravinent, les pluies qui érodent, sculptent de nouveaux profils.

            De sorte qu'usure est aussi renaissance. Les moines de l'Abbaye auraient dû nous le dire. Inclination - prostration – discipline - génuflexion - prière debout - les bras en croix – les mains tendues.

            Le vieil homme doit se briser, s'assouplir s'il veut changer sa face, s'il veut être arbre au milieu des vergers, porter des fruits, gorgés de sucs et de lumière.

 

 

                          Extraits de Paysages d’altitude, (Les Cahiers de Garlaban)