Guy Allix, poète

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D'avoir aimé

 

Jacques Bertin

 

photographie de Claude Aubry

 

 

 

Né à Rennes (la plus belle) en 1946, Jacques Bertin, après des études à l'Ecole de Journalisme de Lille, s'installe à Paris en 1967. Cette année-là, il enregistre son premier 30 cm (Corentin) qui obtient le Grand Prix du Disque de l'Académie Charles-Cros. On l'annonce alors comme un grand dans la lignée des Brassens, Brel ou Ferré...

 

Cela fait plus de 35 ans que la poésie de Jacques Bertin m'accompagne et que je le considère comme un vrai poète de notre époque, ce à rebours des clichés modernes qui ont pu enfermer toute chanson dans un art mineur (il y a bien sûr chanson et chanson...). Au Moyen-Age, les trouvères et troubadours promenaient leur chant de château en château. Depuis, le "chant" a été remplacé par "l'écriture" (parfois si prétentieuse et gratuite qu'elle en devient proprement illisible). Nombres de poètes cul-serré jugeront donc Bertin avec une condescendance certaine : son chant n'est pas à la hauteur de leurs mots, de leurs "artifices de langage" et "jongleries de formule". Lui, il a simplement trouvé la "loi des cœurs" ("Assez de jeu de langue, d’artifices de syntaxe, de jongleries de formules, il y a à trouver maintenant la grande Loi du cœur."Antonin Artaud). Je tiens ainsi Paroisse pour un grand texte qui restera quand seront effacés depuis longtemps les petits graffiti de laboratoire.

 

Dans le domaine de la chanson, cet admirateur de Félix Leclerc s'est toujours tenu en marge, loin de la crétinisation ambiante, ne supportant aucune compromission aux modes et ux articfices et son talent n'a pas été reconnu de ce seul fait comme il aurait pu l'être. Ainsi, son existence artistique a toujours été précaire et il a dû même reprendre son métier de Journaliste à "Politis". Toute cette intégrité l'honore.

 

Jacques vient amicalement de m'envoyer un superbe recueil Blessé seulement (éditions l'Escampette, 2005 déjà) dont vous trouverez ci-après quelques extraits ainsi que deux C.D (ça tombe bien on m'avait volé ses C.D en 2002...).

Blessé seulement : un recueil à faire pâlir bien des "notables" de la poésie.

Vous pourrez trouver sa bio, sa biblio et ses différents disques sur son site :

 

http://velen.chez-alice.fr/bertin/index1.htm

 

 

 

 

Paroisse

 

Des femmes sont assises dans l'hiver

Le long de la radio, sur un dernier travail

C'est tard la nuit, il est déjà dans les dix heures

Depuis longtemps dorment dans les chambres glacées

Des enfants protégés du mal par un signe de croix

Des femmes sont assises dans l'hiver. Il fait grand froid.

 

 

A la gare on attend encore le train de Combourg et Dol

Dans la prairie les gitans guettent le sommeil des chevaux

Ils ont plié le cirque dérisoire et ils s'en vont. Demain

Les maçons ne travailleront pas sans doute à cause du gel

Demain il y a messe pour la jeune fille qui est en deuil

De Nantes vient le givre avec ses cuivres. Il fait grand froid.

 

 

Paroisse de l'année soixante. O périphérie de la paix

Femme posée comme une lampe à huile dans le silence

Rassemble dans cet écrin-là tous tes enfants. Emporte-les

Vers le bon dieu et qu'on ne nous sépare pas

Demande-lui si c'est bien demain que le payeur passe

Et quand va-t-on enfin goudronner la rue. Tu as froid.

 

 

Tu fermes la radio. Tu montes en faisant attention

Vers un endroit que je t'ai préparé dans ma mémoire

Et qui s'est détaché de moi pour vivre, comme une chanson

Où tu es bien parce qu'on ne nous séparera pas.

 

***

 

Extraits de Blessé seulement

 

 

je suis du côté du regret et du remords

je suis du versant du chagrin et du dépit

je suis de l'épaule de l'est et de la pluie

et du charroi versé dans le chemin du nord

je suis du froid qui mord je suis

de la durée et de la dette

je suis de toi et du mépris

je te vois qui tournes la tête

tu me dois du jour, du dédit

de l'espoir, du temps, de l'esprit

je suis de notre tendresse initiale

je suis le chêne où sont gravées nos initiales

je suis du temps qui reste et de la chaîne qui nous lie

 

 

***

 

 

Je n'aurai été qu'un passant et une femme à sa fenêtre

Aura laissé tomber sur lui un jour d'été un œil distrait

Conquis dans l'instant le naïf aura soudainement cru être

Quelque conquistador vainqueur. Or il aura juste soustrait

Une minute d'un temps précieux comme l'or. Car apparaître

Etait tout son plaisir à elle et son film. Et puis il chantait...

L'agaçant de ses maladresses comme un pompier d'opérette

Il viendra un temps où l'on ne voudra plus jouer, se compromettre

Ne restera sur le pavé qu'un imbécile stupéfait

Et mort d'avoir aimé d'en bas une apparence à sa fenêtre.

 

 

***

 

 

 

Je glisse comme un ongle sur la souffrance longue du temps

cloué à des fidélités absurdes comme un capitaine

d'un bateau qui dévisse sur la mer vertigineusement

dérapant de complainte en plainte et pour espérance lointaine

il a la beauté de l'amante et l'amande des côtes africaines

je navigue une mer mitée déchirée tombée des cimaises vaines

je suis le Hollandais volant qui n'abandonne aucunement son paysage

cette folie vibrante où l'avenir et le passé font rage

marin parcourant ce tableau cette défaite ces années

il vous parle de l'amour fou dans le sifflement des tempêtes

vous cabotez dans le port nul raison gardant réflexion faite

et moi sur ma nappe d'eau lourde la divine soupe qui n'attend

que l'étincelle de Dieu pour flamber je cherche un sourire de celle

qui me sauverait j'abîme mes yeux fous sur les amers du néant

je plaide pour la liberté du peintre et tous les délirants les casseurs de vaisselle

je peins la femme un jour le bras donné soudain qui dessine en bleu un chenal

et l'âme de la belle naufrageuse au loin mais haut comme un fanal

 

 

 

***

 

 

 

on est tué par des riens ; un moustique, une abeille

un mot qu'un air porta, la voile qui faseye

au milieu d'une phrase ou, au milieu du gué

une main qui aura lâché, un regard las

je me souviens de l'heure et du secret caché

je me souviens du brouillard et du col,

de la tache de sang

et là

la ville abandonnée

puis on survit longtemps après le coup de hache

on met du vide sur la plaie on ne dit rien

et c'est le vide qui s'étend on se tait bien

et un jour le vide a conquis le paysage

 

 

***

 

 

J'ai trop ce deuil en moi pierres à pierres

et je suis couturé de ces routes barrées

des arbres par le vent brisés

sont en travers

des fermes mortes - vent des feuilles

nulle part la voix porte où l'âme veuille

ni le dernier autocar de l'hiver

au pont en bas il n'aura pas tourné

et le café Aux platanes est désert

il n'y a plus âme qui aime âme qui veille

j'ai trop ce deuil en moi voyez de peine

donc pardonnez le vent tournant dans l'esprit harassé

et le hameau perdu la place défoncée

et le souvenir de ces yeux qui encore à l'instant l'a traversée

 

 

***

 

 

sur nos échecs et sur ce bandeau qu'on retire

ce voile cette gaze pourrie de sang noir

sur nos échecs et la femme qui se retire

sur nos échecs à vivre à chanter sur le soir

à être l'homme qu'on devrait, celui qui parle

juste. Sur la certitude de n'être pas

ne jamais réussir à être l'homme. Et sur la

déchirure du crépuscule. Et sur ses pas

luand la femme s'est reculée laissant le paysage

et déroulant la douleur après elle

sur nos échecs sur ce pus noir sur cette croûte

sur cette boue sur ce pus cet épuisement

tandis que la femme impatiente fuit comme une route

construisons quelque chose une notion du temps

un soupir en forme de volute ou de fleur de glaire

notre lassitude exprimée en forme de scansion

sur la blessure et quand la femme se retire

comme le pansement excitant le mal avec elle

chantons sur nos échecs soufflons sur la blessure

sur nos échecs marchons sur ce terreau chantons