Guy Allix, poète

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Choix de textes (1974-2008)

De Guy Allix

 

 

La Tête des songes
1974, 1975
****


PAYSAGE DERRIÈRE LA VUE

Entre les gîtes
S'élève la lumière
Plus forte que nature
Les cadavres
A la recherche des couleurs
Poussent une plainte
Comme s'ils étaient la nuit même
Et les maisons pâlissent
De ne pouvoir respirer
Autre chose que des hommes

Il faudra au moins
Les cris d'un vagabond
Pour tout remettre
En désordre


***



Qui m'aidera à TRANSPERCEVOIR ?
J'aimerais ces stores déchirés
Par l'opium peut-être
Par l'amour sûrement
Une main gantée d'orgasme et de foudre

Les mots seront ces vagabonds de ma tête
Rien que des vagabonds
Je les voudrais plus nus
Que le premier jour du monde
Plus semblables à la foudre
Sur la tête des hommes
Je les voudrais surtout
Terrassiers

Qui m'aidera à TRANSPERCEVOIR ?

 


****


VIN FOU



Je suis l'interprétation de la souffrance
Et je torture mon corps
Pour pouvoir survivre
L'alcool devient ma logique
Au creuset de mon désespoir
et le sperme
Mon unique but
L'alcool cherche une âme
Vers l'éternelle jouissance

Je corrige mes fautes
J'intensifie mon espace
JE M'ENTRAÎNE POUR L'IMMORTALITÉ


****


FRAGMENTS



1


Qui pouvait penser
Que cette bouteille
Si fragile
Abriterait toutes les nuits
A REGAGNER
De mon être


2

Je ne serais jamais
Qu'un grand lit
Rouillé par l'insomnie
Un grand lit de matin
Attendant toujours la nuit


3

Vie en forme de fer rouge
Vie de cri à quatre pattes...
... Je n'écrirai que sous l'empire du feu


4

Tant pis si je mens
Mes parloirs sont d'ardents somnambules


****


LE VENTRE BIEN REMPLI



Enlacé par l'incertitude
J'ai vu deux ouragans se lever
Dans un même espace vert
Deux ouragans
Déchaînés dans leurs draps
Et leurs empreintes digitales
J'avais le mal de vivre
Et le mal à penser qui ne s’écrit pas
Mon cafard s'est levé
Comme l'entonnoir de mon sang

Jean-Pierre Duprey courait
L'été pris dans un bac de ciment

La foudre se levait aussi
C'était une prostituée fragile
Qui réclamait son dû

On m'a marqué au fer rouge
Mon troupeau était choisi
Mon abattoir était taillé dans la même dent
Que les rayons du soleil sur la soif

Les infirmes de l'amour
S'agglutinaient sur des vitres épaisses
Assis sur des chaises titubantes
J'ai cru qu'il n'y avait plus
Rien d'autre à chanter
Que l'impossible

L'hiver passait son chemin
Sur ma route
Il n'y avait ni manteaux
Ni tickets de vestiaire
Le cercle perdit sa couleur de paix
Il prit celle du nœud coulant
Et servit le charité

On m'ordonna de mettre à nu
Ma mémoire d'enfant
Et de la rouer de coups
On m'ordonna aussi de briser les verres
Qu'avait connus ma bouche

J'allais oublier de dire
Qu'il fallait fermer boutique
Au rêve et au pain d'épice
A l'heure du vagabond

Maintenant sur ma feuille froide
Où mes mains se glacent
Qu'irais-je chanter ?
Si je ne vais pas boire
A l'origine des louves

Irais-je
Chanter ce vin aux yeux fermés par le silence ?



****


DÉCLARATION


Je prends sur moi de vivre et de mourir à ma guise
Sur moi sur ma fatigue des mauvais jours
Jours tristes sans individualité
Jours de prison d'âme
Je prends sur moi de vivre et de rêver
De vivre fou
Puisque la folie est de vos bêtes féroces
De vivre enfant
Puisque l'enfance est de vos os
Jetés à la poubelle
Folie
Je t'ai déterrée
Avec tout ton sang sur les épaules
Liberté
Je te braille de mon berceau

 

*****************************************************************

L’éveil des forges
1976
****


LA GRANDE FORGE



C’était toujours l'exploitation des forges
Avec des tenailles à faire l'amour
Des bras essoufflés d'orgasme
Et la chair de la compréhension

C’était toujours le réveil du délire
Et des brasiers en gerbes sanglantes
De grands brasiers inventés

C’était une vie à défendre
Contre la racine du gel
Contre la plaie des sacrifices

Un long message cellulaire...

… Puis d’autres venaient
Qui nous accusaient de vivre



****


Avancé dans la clairière de l’indicible
Presqu'à fleur de rêve
Comme une étoile perchée du silence
Comme la fièvre tamisée de l'amour
Comme un regard qui s'ouvre enfin

Avancé dans la clairière de l'indicible
Le doigt posé De l'éternité

Et cet homme qui l'a vu
Ne s'en remettra jamais
A la loi des hommes


****



POÈME D'UNE NUIT PASSÉE A LA QUESTION



1

A l'instant d'éclater
Usons de notre solitude

Ce rayon d'ombre
Où tout s'agite
Où je me lève

2

De corps à corps vers l’Être
La parole semée était unique

Une foule obscure portait sa voix
S’avançait au dedans de lui

L’immense solitude d’un cri
Et son embrassement du monde


3

La foudre ramène son butin d'images
La foudre rie déchire pas le ciel
Mais son mensonge

Des yeux d'enfants vont habiter
Les orbites des vieillards


****


Toute vie est à saisir pas la branche


***************************************************************
Mouvance mes mots 
1984

****


LAVE FORMELLE

1

Tu recevais la trace du hasard
Le peu de mots qu'il fallait
Pour te perdre à tous les vents

Au plus chaos



2

... La peur à chaque mot
Pressant le flux

Liquide la parole qui te boit



3

Tous les regards de ton aveu...

La chambre bourdonne encore
D'échos et de luttes

... Crispé de mots ton poème déchiré


****


TANIÈRE

C’est des mots vers le dedans
L'heure te monte à la tête
Et tu retraces l'indigence

A pas de sperme à pas de ventre
Tu comprimes la peur dans l'habitude...

... Tu te souviens de la fragilité
Comme une mère


****



Au creux d'un seul abri
Un caillou martèle
Des correspondances inouïes

Le flanc offert
A tous les sourcillements
J'écoute l'étreinte
Sous les volutes d'une femme...

… Dehors la pluie rêve d'un autre ciel


****


MURMURE



Comme la ville faisait des pas d'angoisse
Je me suis demandé
Quel était ce silence de poing brisé
Qui voltigeait entre les algues des enfants
Toutes ces vérités que l'on garde au secret
Dans des bas de soie

J’ai joint mon pas à la foule
Pour briser l'harmonie des tambours
Et j'ai beau porter des sacs de sang
Pareils à des loups affamés sur mes épaules

JE N’EN SUIS PAS CRUCIFIĖ POUR AUTANT

****


Dernier souffle
Toujours sous le mot
Et dévide le dire au plus juste

L’échéance au fond du corps
Invente les lèvres d’un cri


 

****


CRIANT D'AVEUX



1


L'ombre plus que boire

La mémoire bat des rythmes
Sur nous comme des tenailles

Le magma et le vin
Ont la forme d'un baiser

2

C'est l'abîme qui nous perçait...
Les murs nous serraient
Comme des pieuvres



3

Depuis mon ventre
Je te demandais de boire
Au cœur des loups

Toi tu t’écartais pour mieux m’enfouir

4


Une nuit comme toutes les autres femmes
Les vitres se taisaient

5

Quelques tessons s'abritaient encore
Derrière mes yeux

Augmentant cette mort au ventre
Et ce cri plus que muet

6

Lanterne ou givre et peau dedans
Nous confondions nos nuits
En un seul lit



7

Á l'aube le temps venait
Un peu plus vieux
Oui me croquait les chevilles



****



Quand tout s'est soudain séparé et lutte
Nos gestes le soir
Refluent vers d'autres rives
Je te donne un instant
Je t'accroche ma peau
Aux griffes de tendresse

Nous aimons par la franchise d'une mort



****


LA MISE A NU



Les vitrines agenouillaient les femmes en troupeaux
La ville repassait son linge
Tu venais d'un pays de froid clans le dos
Ton enfance comme un trou de ver
Ta tendresse recroquevillée dans ta chair à vif
Il y avait à vrai dire peu de mots pour ton corps
Peu de mots pour abriter la sueur

Tu descendais la rue béante comme une horloge
Tu n'avais, plus rien à croire qu'une peau de bête
Ce ventre sourd où se tramait la peur
Lorsque tu défaisais les vêtements humides

MÊME TES FLEURS ETAIENT CRISPĖES


****



La bougie s'est éteinte…
Quelques caresses d'heures
A peine quelques mots
et
Le vin s'étire dans les ventres
La nuit s'insinue
Nous encercle de ciment...

IL FAUDRA COURIR OU SE TAIRE



****



On n'économise pas
C'est l'abondance du sperme
Ce lieu qui s'expose
Ce lieu qui dit vrai
Cette tendresse d'argile
Qui fuse
Depuis le point obscur de la sueur

Ta main pleine de nous


****



La rue plus loin de non corps
Ca tire sur le côté de l'eau
Des femmes boivent avachies les formes
Les ouvriers sont au frais sous le linge
La viande clouée au lit la soif
Ce goût qui prend bas
Près de la fuite et de la bière
Parfois un mot sous le gant
Qui s’installe en creux et rêve
La terre à deux doigts d’exister


****



L'EAU MOURANTE



1

Brèches retours sur l'os

Rêve de peau le départ
La peur tordant le linge


2

Le verbe écarquillé
Sur l'herbe et sur la bave

Tu t'arrêtes
Tout prêt du non dire
A l'entre-deux
Dans une étendue de secousses


3

Tu voles de la parole sur la mort


****


Passé les saignements d'humeur
1a maison s'ouvre sur ma tête
Comme un lit sauvage

La tanière respire du fauve
A pleines mains
Sous les sonneries d'écorces

… Fulgurance sévère
MENTIR termine ma raison


 

****


TERREUSE



La peau parfois devient plus pâle
L'odeur plus blanche
Plus rien ne passe dans la nuit

C'est à peine plus de salive
Que ton ombre

Les mots la bière
Les jambes à ton cou
Le reste à quatre pattes


****



Confusion les phalanges se disloquent
Une forme éthérée
Hiver de ronces et de griffes
Parcourt la coïncidence

... Fenêtre au ventre de l'eau
La morsure du charbon sur les lèvres...

Un scalpel fauve dicte l'empreinte digitale



****



Tension le verre brisé
La rancœur s'étale d'un seul trait
Le sperme s'étouffe aux jets du fleuve
Multiple la naissance
Parvient à déchirer le rire
Un seul nom écouterait ce vacarme
des bouches

… Le sang se blottit dans un coin de la mort


 

****

 

LA PLUPART D'UN CRI



1

Hanter les fleuves...
Cette femme étrange là-bas

Tes rêves n'ont plus qu'à bien se tenir


2

Le corps rétréci dans la prière
On nourrit le silence

Un peu de mots comme du sel


3

Demain ou le rêve d'écrire
Tout le rien de mes dédales


La mâchoire crispée comme un aveu


4

…Rétréci le silence
Au plus loin…


5

A bout de mots l’heure pèse sur les bras

Les cercles ont des couleurs
Qui coulent comme toi


6

Sur la paille l'haleine d'un ventre
Trop de mots ou pas assez...
La vie comme une langue à genoux


***



Et tu ramasses ta fuite sous toi...


 

************************************************

 


Fragments des fuites
1987

 

****

 


FEMME



1

Elle s'écoulait devant
Et n'avait plus de souffle
Que cette envie au fond
... Presqu'à bout


2

Il faut disait-il
Et la vie venait vite brève
Et prenait le sang
Comme pour autre chose


3

Elle n'était qu'une goutte
Elle vibrait de peu

...Au fond des larmes
Presque vrai


4

...Main comme déjà geste
Et plus...


5

Seule son image disait plus qu'elle
Et faisait battre le sang
A hauteur d'écorce


6

ll y a des jours pourtant où les mots coïncident


****



Toucher une peau de femme jusqu'au bout dit monde tendrait-il le chemin perdu ?

 

****


URGENCE


à Gilles Perrault.



Comme à revers le rêve
Les pas qui crispent le silence
Et course vide
Une horloge de sang le temps de fuite
Et d'arranger les mots dans la cohue

Il y faut la main au ventre
Et déborder de sueur
Rien qu'un cri pour terminer la bouche



****


Geste friand de mâcher
Les mots desséchés
Aux portes vides

Le sperme se perd parfois
Me prend au ventre
Et source

Il n'y a qu'un pas pour dire l'abrupte fièvre



****



Un instant au monde
Comme à la fenêtre du désir
S’ébattre le rumeur
Qui court au loin
Mourir ce flot qui couche
Dans les syllabes de ton ventre

****

 


LE NOM ENTĖNĖBRĖ


A Raphaëlle Georges



Comme à peine le rêve s'efforce
Les peaux se frayant un passage
à l'entre-dire

Ici l'ensorcellement de ta voix
Quand tout au bout
L'heure s'explique l'immobile
Comme elle peut

Comme un souffle d'étonnement
Qui mordrait la rumeur
L'horloge éreinte le bord de ton cri



****


DESTINÉS DU VIDE


à Christian Rivot



1
Etreinte s'accroupir le verbe
Et laisser au feuillage la part impossible...
...Ce geste de refermer sur soi
Les bras
Et qui appelle au large

2
A regarder les mots sous la terre
Le sang s'étonne
Et grave plus loin les nervures

3
Seul ton nom trace ici de rien ton passage



******************************************************


Lèvres de peu
1993

 

****



S'éperdre. Retenir l'instant de rigueur, la trace indistincte de vivre, quand la bouche reste nouée de terre, quand l'image finale s'impose et couche ton corps, déjà lui-même.

Tu oublies ce qui tenait. Tu n'as plus d'origine que ces mots qui coulent de toi et qui retrouvent cette posture initiale du mort.

Tu redécouvres ton masque, ce gisant, plus vrai que nature. Plus vrai que toi...

...Ta belle fatalité à l'œuvre.


****


RECOURS



Ecrire dans la faiblesse et le dénuement
Parfois jusque sur les bords de l'irréparable
Tendre ici simplement
Cette main perdue qui saigne


****


à Ghislain Gondouin



Mémoire
Rester là
A regarder vivre
Entre les portes des mots
L'instant du souffle

Oserais-je dire ce qui n'a pas de nom ?


***



Seule une forme que j'attends
S'insinue vient me tremble

Mémoire de ma mort
Une forme sans fin là


****


PROPICES



1

C'est quand le monde s'égare
Sous les pas de l'insomnie

C'est quand la solitude pousse
Au ventre de la terre


2

Ces pas qui caressent la mémoire
Et crispent le silence
A deux mots du monde

Tu retiens ton attente
Dans le creux d'un désir


3

Il y faudrait la main de vivre
Un regard d'enfant donné au monde

Parfois il s'en faut de peu
Qu'on touche à même le sang


****


LE SOUFFLE AVIDE



Ici levée la déchirure qui couvre ton nom

Les morceaux de glaise de ton ventre
Qui couraient jusqu'au fond de la terre
S'affermir d'un nœud de feu

... Retrouver la grande patience de la parole
L'ivresse de la pierre

 

****


CHEMINEMENTS


1

Le calme pose son épaule sur ta nuit
Le silence goutte à goutte
Etonne le souffle

Ta voix s'agrippe à l'orbe d'un geste
Courbe le monde

...A peine le mot qui s'émiette dans la main
Dans la mort...



2

Un sourire parfois
Pour élargir l'horizon
Et porter sa sueur plus loin

Au bout de soi



3

Tu t'accroches à la terre ultime
Tu ramasses comme un fruit
Le souffle de l'arbre dans ta main
Ce goût de sueur et de sang
Qui imprègne l'origine

Sur l'étendue nacreuse du désir
Tu te soumets à la question de vivre


****


PARTAGES



Un peu de silence
Et tu te retrouves sur le lieu de ton ventre
Dans cette jungle féroce de l'amour
Où tu partages le sang
DÉSORDRE DE SANG

Courir jusqu'à la terreur de la gorge

Remonter le sang aux tempes
Aller dans la forge d'un nom battre les rappels

... Ton corps s'effrite aux quatre coins du souffle


****


URGENCE



Il faut parfois que cesse le visage
Que s'insurge le nœud
C'est l'heure du vêtement mouillé
Qui crie la faim et la peur

Tu arraches ton élan
Tu couvres la bête tu t'y enroules
Comme pour mourir

Et depuis l'espace lacéré de ton haleine
Tu réécris le pacte de vivre
Le nom de ta peau
Ton poème tendu de questions


****


SIGNES DE PEAU



Dentelles d'arbres sous l'hiver
Et le souffle qui saigne
A ne savoir comment

...Une voix qui s'obstine
La terre qui craquelle sous les mots...

Le temps précipite sur la peau du monde

 

****




TERRE UN APPEL


1

Terre qui s'imprègne s'imprime
S'imbibe de sang

Terre chargée et tendre
Terre mémoire et ventre
Cri porté de l'espace



2

Les mots arrachés un à un
A la posture du corps
Feuilles éparpillées dans la nuit impossible

...O l'ombre à demi moi pressée sur le dedans



3

Ces échos qui te cernent
Inscrivent malgré toi
Ton ombre ta belle défaite

Ta parole blottie dans le creux du silence
Ta parole de glaise



4

Démuni tu dis la course vide
Les mots nus
Où s'épuise l'amour



5

Page après page
Le poème qui te déchire
La voix qui t'expire

...Tu enfiles ta mort
Comme un vêtement familier



6


Tout au ventre de l'eau qui s'écarte
Affleurent le nœud
La courbe patiente
Et l'aveu

... L'instant sonore d'une promesse



****


à Charles Juliet



Se retrouver sur le bord d'une voix
Dérive rêveuse des mots nus

Surtout ne pas perdre le nom qui s'effeuille
Le souffle qui se dérobe

...Le monde toujours à l'instant de n'être plus



****



Mouvement d'une femme dans le soir
Qui plie sa peine
Déploie son ombre

Eau partagée
Ogive pour la sueur

La fragilité à l'œuvre de ta voix



****


Le vent murmure ta sueur
Quelque part entre les os et la peau

Ton impatience de vivre
Dans ce pays si loin de toi

 

****


FRAGILE


C'est sur le bord d'un avènement
Au plus devant de toi
Fragile de la chair
L'effluve conspire
Ménage l'entrouverture

Ca se passe où tu ne sais pas


****


TANIÈRE



Un arbre retient l'espace
Comme un souffle
S'abrite de silence

...Vient l'heure de croire encore
Au sang qui se blottit


****



C'est vrai que tu respires. Que ton corps se bat pour la vie, pour cette chaleur de la nuque. Cette chaleur donnée. A chaque instant le monde à naître : le sourire d'une fille, un instant de ciel bleu, une croupe pleine de caresses, le rire d'un enfant. Tout cet amour fragile qui demande l'amour... Tout ce dont tu ne sauras jamais rien que des mots -tout à la fois infirmes et essentiels-. Tout ce qui t'échappe et t'agrippe et te déchire.

 

****


Le matin c'était la tendresse d'un arbuste
Pris au piège de la rosée
Et des rires d'enfants qui venaient se blottir
Dans le ventre d'un fossé

Le monde venait de naître

L'enfance s'y résumait

 

 

****


LE SOUFFLE COURT



1

Notre fragilité pour nid d'amour

Je songe à ta douceur cernée de silence
Tandis que la mort assiège



2

L'hiver viendra un autre regard
Nous jeter à la cohue blanche de l'air

La caresse sera seule au monde
Comme une prière


****


LIGNES DE FEMMES

Un peu de terre entre les bras
Si près si bas
Argile patiente de l'amour

Oser ses fruits au bord du vide


****


ÉTREINTE

Tu ne sais trop ce qui se cache
Sous la caresse
Ce qui reflue sous le désir
Quand tu modèles l'autre
Quand tu lui souffles vie

Tu participes à l'amour
Comme un aveugle

 

 

****


TRACES DU SANS-LIEU
extraits


1

Dire le peu qu'il faut pour tout dire.

7

Le temps d'une rose, l'espace d'un fruit, oser l'haleine de la terre. Rentrer sous la peau.


8

Je rêvais de grandes envolées lyriques...Mon corps est retombé.


10

"L'important c'est l'espoir." Y a-t-il une formule plus désespérée ?


14

Commettre la parole... C'est vide de mots que s'écrit le poème.

 

16

Il n'y a jamais assez de folie, jamais assez de tendresse. L'essentiel toujours se sépare.


19


Oh la tête d'un homme qui a oublié son rêve...


21

Toute la force : travailler dans l'inutile. N'avoir plus de centre que la chute.


23

Risquer : la seule demeure à jamais des mots.


24

La mort signera l'œuvre à l'heure même de la terre.



****


LE NORD
Extraits
A Pierre Dhainaut
A Denis Gambiez


1

Douai le beffroi carillonne
A ma mémoire

La Scarpe tisse ses repères
Pecquencourt Vred Marchiennes

Très loin au bout de ces noms
La mer vers le Nord...

… Rêve d'enfance


3

Ce pays se sculptait avec la sueur. Le travail des hommes l'habitait tout entier.


4

Seuls les terrils
Parfois immenses
Limitaient le regard d'enfant

La terre y reprenait ses droits

L'arbre recouvert renaissait
S'enracinait dans cette écorce noire


6

Champs ouverts entre deux villes
Entre deux corons

La terre assiégée donnait encore
Du cœur au ventre


7

C'est là que j'ai appris l'humilité, que j'ai appris à m'enfoncer dans la terre.


10

Ce pays donnait le Nord

La peau y trouvait sens

Aux pavés des chemins

Se dessinait le tremblement de vivre


14

Les filles se donnaient tôt comme la terre

Elles avaient le temps aux trousses

Et permettaient l'amour qui cherche au plus profond


Elles offraient la chaleur pour une rose



17


La corne d'une péniche

Déchirait le ciel

 

Un pont se levait

Laissait passer un rêve


19



C'était le pays où je n'étais pas

Où je ne savais que n'être


Aujourd'hui j'ai perdu sa lumière

J'ai perdu le Nord et mon enfance

 

************************************************************



Le Déraciné
1997


à René et Olivier Rougerie

 

****



Consens à ce que les mots te taraudent et t'agrippent. Laisse-toi couler comme un vieux linge défait dans le gouffre murmurant des plaies, dans l'horreur vacillante de cette nuit sans fond qui t'aveugle et te prononce. Là où tes mots travaillent ta mort, violent ta voix. T'écharpent déjà par tout le corps.



***
DÉAMBULATOIRE



Déambuler dans l'errance

Laisser faire le souffle rauque

Qui travaille en deçà

Qui trame la voix rebelle



Tout ce qu'il faut taire pour dire



****



Il n'y a plus d'amour
Que le mot même
Que le mot même d'amour
Le même mot d'aimer
Une main qui tiraille l'écorce
Insurge le vœu
Caresse la mémoire
Une femme engloutie
Dans la pose toujours là
D'un rêve épars
Rempart irrépressible et le souffle d'un nom
Ombre tressée émoi
Le mot même
Quand tu n'aimes plus que le mot
Et ne sais que dire
Il n'y a plus d'amour
Que le mot même d'amour
Qui t'aime

 

****


EAU SOURDE



Tu n'as plus que ce désastre qui t'augmente
Le soir trempé à la bouche
Quand le regard coule la fragilité

Cette promesse sans feu ni lieu sur les épaules


****


Toujours à l'instant de ne plus dire
Tu remontes le pas du rêve
Vers une autre mémoire

Tu te précipites à mots perdus dans l'épreuve de vivre


****


LA CHAVIRE



Paroles prononcées pour personne
Qui signent le silence sauvage
De ce sang ici laissé
Sans mémoire même de toi
Quand s'incurve le désir sous la peur
Et que tu prends le temps aux tripes

Ici où ta vie t'étrange
Et ton souffle s'étrangle
Sur le bord cassant d'un rêve


****


à Patrice Delbourg



Aveu de chair vulnérable
Dans les méandres d'une parole vaine
Toute la défaite d'un visage se pose sur ta voix

Où donc la belle misère d'exister


****

 

TOILE DE BURE




La rue rythme des errances sauvages
Quelque part ailleurs
La belle voix blessée d'absence

... L'espace t'érode qui ne consent à toi...

Sans échos il n'y aura que le souffle blême
De la mort
Qui dit mieux que personne
L'imprononçable


****


MOIRE


C'est vidé à plat à froid
Sur le bord de l'éreintement
Quand le silence traîne des mots épars

Ton regard se dissout sous l'aisselle du temps
Tu imprimes l'effluve de l'amour et la mort


****


MADELEINE À LA VEILLEUSE



Vainement ton visage sur le bord du temps
Presqu'une larme se déchire
Tu ne peux regarder plus loin
Que l'espace incessant de cette mort
Qui te frôle et t'enserre
et te lie au monde


****



Rien n'est beau comme ta nuit
Eclairée d'un sourire
Le peu de temps pour la mort

Tu te pares fragile si belle
D'un corps au solstice du rêve

Ventre premier
Et le figement de la vague sur l'étoffe

Dans l'étreinte de ce lieu perdu que tu sais
La vigueur exige la patience de l'amour
L'urgence du souffle
La plus juste faiblesse


****



Tu reprends voix dans la révolte
Tu reprends vie
Tu reprends cri

Poussé le premier mot
Arraché du sang véritable
Le poème t'avoue dans un autre lieu
Moment propice d'une irruption de vivre
d'une éclosion de souffle

Ton seul pays au dedans de ton corps étonné


****


Tu ne dis mots, tu mens. La vie se colère de cris, s'emporte au dedans d'un seul nom, quelque part entre silence et fureur.
Dans le feu d'une raison sauvage.
Dans l'aveu farouche d'être vrai.

 

****

 


MES PAS DANS RENNES
extraits



3

Pour dire ton haleine
Non pas le chant aveugle
Mais le sang réveillé
L'espace lucide ouvert par un nom

Simplement la vie vécue


4

Dans le dédale de tes rues
De ton nom de ton antre
Vivre l'appel de la peau

Ramasser cette nuit où se déplie le rêve
cette terre où germent les accords


6

Parfois la douleur s'échinait aussi
Pour montrer la voie
Pour esquisser le vrai masque

Elle scandait tes rues de mes pas


7

À flot l'ivresse juste et partagée
Les mots embarquaient pour d'autres dérives
Pour d'autres faiblesses

A pas comptés les mots passaient
Comme l'amour comme nous-mêmes


9


Tumulte et silence. C'est une ville qui m'a appris à marcher ma voix.

 

****

 

LE NON-LÀ
extraits



2

Mettre un regard au monde. Fonder cette glaise.


4

Peser la terre et l'effort à l'aune des hanches d'une femme. Feuilleter l'horizon d'un sourire.


8

Seul compte ce qui ne s'attend pas


10

Dans la coulée d'un regard, le geste de la prière. Tout au bout de l'amour.


13

Se nourrir d'errance. Alimenter le juste doute.



16

C'est dépassé par tes mots, par ton souffle, c'est dominé par ta parole que tu te prononces.


19

Toujours au bord de ne rien parler. Pas même l'haleine rentrée d'un mot.


21

Il suffit parfois d'un mot pour que tu habites le monde.


23

N'être en nul lieu que l'absence. Là où s'étire le sang.


25

Le poème qui dit douleur dit vivre.



**************************************************************

Solitudes
1999

 

****



Parfois tu ne prononces que des mots simples et fatigués
Ce rythme lent des jours qui passent
Cette peine qui ne dit pas son nom

Des mots lourds d'habitude et de terre
Et qui font si mal de résonner
Soudain dans la sombre défaite


****


LA SÉPARATION



Tout au fond du corps, au plus reclus de la chute, il y a cette séparation irréversible el lancinante qui appuie sourdement sur la plaie, s'acharne dans le silence.

Il y a cet amour, ces mots qui souffrent et s'usent. Ces mots qui s'ouvrent comme des noix sur le dernier fruit. Et ce cri qui n'en peut dire d'amour et de mort.

Il y a cet arbre qui n'en finit pas de jeter ses branches jusqu'à l'arbre et des mains qui s'agitent comme des feuilles dans l'urgence, tout au creux de la voix. Dans la toujours dernière fois, Là où tu t'arraches et te dénudes.

Tout au fond du corps, il y a cette séparation qui te signe et te meurt.


****


EMPREINTE



Ce geste de la main vers l'aimée
Tout plein du blanc silence recueilli
Tout vrai du sang perdu de l'épreuve
Ce geste qui s'incurve
Et qui dessine cette béance
où nous nous aimons

L'irréparable séparation

 

****



Tu n'es passé qu'ici
Sur le bord d'une peau
Dans l'exil fatigué
De qui voulait être au monde

Tu n'es passé qu'ici
Sur le bord d'une femme
Dans le creux d'un seul corps



****


L'ÉPUISEMENT



Cette misère ce visage
Qui trace l'absence sourde
Se répète lancinant
Cette plaie dans la béance du monde
Et l'urgence qui tiraille

Ce sang percé de toutes parts



****

 

 


CETTE DÉFAITE



La fatigue la prenait par les épaules
Elle perdait son sang lentement
Elle se courbait vers son ombre
Et son ombre déjà pliait le soir à ma vue
Et son sourire se brisait les dents
à I’horloge pâmée

Le silence passait sur elle comme un linge


 

****

 

  VANITÉ



Tu te rappelles la première plaie comme ton nom
L'ardeur et la cendre
Sous le pouls du monde
La béance et la faille où s'expire l'aveu

 

****

 


Le regard assailli dans l'hébétude
Et le dénuement
Là où s'inscrit là où s'efface

La toile de bure
Dans la lumière d'un tremblement figé


****
VACILLEMENT


Trop vif ici perdu ici pendu
Sur le feu d'un nom et la blessure aux lèvres

Dans l'entre-deux du ventre
Quand s'opère le soir

Les eaux affluent
Tout au bord la fatigue s'étend te déchire
Au plus juste d'un souffle

Le corps à l’œuvre de la perte s'incurve encore

****


CETTE MOURANCE



Parfois ce n'est rien que cet air brumeux et ce bruit
Ce remuement vague au-dedans ce murmure
Qui t'assignent à la perte
A cette voix défaite et sourde
De l'arbre dénudé sur l'œil du monde

****

 

  DÉNUEMENT



Je ne sais plus qu'un poème
Qui ne sait rien de moi
Qui ne sait rien que terre
Et les vers dans la plaie ultime
Ce visage sans nom d'un nom dérisoire
Et le désir porté sur la blancheur blessée
Les cheveux épars et le sang aux tempes

La fuite fatiguée
L'insensée dérobade des mots


****



Regard sur la pierre
La coupure de l'arête sur les yeux

Et la débâcle à l'œuvre  sur la terre

Tu t'abîmes au nom des choses
Tu n'habites que la déchirure trop exacte
L'empreinte furieuse de l'exil


****


CET OBSCUR DÉSIR



Le sourire fragile des femmes
Te bat la mémoire
Et tu te roules des nuits entières
Dans l'orbe humide de leur corps
Sur la caresse d'une peau d'une plaie

Séparé à jamais pourtant
De ce mystère ardent au fond des yeux

****

 


« Ma vie sans moi »
Armand Robin


Pour preuve d'exister
Une feuille fanée vers l'ombre
Une feuille dans la folie des oiseaux
Une feuille prête à tous les vents

Comme un regard à jamais blessé de lumière
Et qui s'enfonce dans la terre lourde

Un vol s'épanche aux quatre coins du souffle
Macule le silence chauffé à blanc



****


SUAIRE


à Bruno Dufour-Coppolani


Tissu trame du souffle
Pour ternir l'épreuve
Derrière l'orbe des yeux

S'effriter dans les sens
Tenir le corps à la toile
Et se défaire lentement
Dans l'enchevêtrement ultime


***



Le vide qui assaille les contours
Forge la plainte où la voix s'épuise
Abîme à l'infini la distance des noms

Un cri les mots s'écrasent et le regard
Sur l'écorce terrible du monde

 

****

 


SOLITUDES



1

Solitudes un cri par-devers toi
L'instant où tu te sépares
Où tu te retrouves
Dans le nom de la terre


2

Un cri percé de toutes parts
Et le hurlement réuni de l'ombre blanche
Le rythme crispé des aveux
Et tes mains à genoux de l'amour
Qui pansent les plaies

Caressent un sourire sur le bord même d'aimer


3

Le corps béant prêt à la chute
Dans la soif exigeante d'une main
Dans la perte essentielle


4

La peau retient son souffle
La sueur s'immisce dans les méandres d'exister

Tu coules tes mots comme ton sang
Dans l'épreuve intime
L'éclaboussure des sens


5

La cendre à l'œuvre du corps
La semaison de la patience

Souffrir plus au fond de la terre
Souffrir plus au fond du temps
Dans l'odeur irrémédiable
Pour un rien une rose fanée
Aux quatre coins de l'ombre



6

Creuser encore
Dans ce qui sombre et s'abîme
Dans cette pâleur âcre du seul silence



7

L'horizon le plus blanc
Profile une déchirure
Terrible comme un vol d'oiseau


****


Il n’y a rien parfois que cette plaie plus vive. Ces mots blessés dans la nuit et qui travaillent à la plus juste perte.
Cette petite flamme qui expire au creux du corps.


****



Désarroi une femme à sa fenêtre
Quand le poids de ses appels
Gonfle encore le silence écarquillé

...quand la rue se signe...

Tu bats la retraite des jours paisibles
Quand s'étonnait le monde de peu de mots


****



La terre dans la main
Qui sculpte ton nom
Le souffle épais sur la paupière

La nuit pèse son poids d'horrible éternité

****


Cet arbre qui s'imprime dans sa déchirure
Et se brûle au souffle blême
S'évapore jusqu'à l'ici coulé de la terre

Le vœu vite de la vie sur la feuille ardente
Racine d'un seul jour


****


Et couler cette nuit encre et cendre. Dans l'haleine d'un nom.

Musique lancinante déchirée du souffle et de la note obscure, répétée jusqu'à mourir.

N'être que cette douleur ronde qui oscille dans la blancheur exsangue.


****

 
ÉPREUVE



Ce miroir blanc où tu te jettes
A corps perdu
La cendre à l'œuvre éparpillée
Qui t'invente la vie même
Et te destine

Ces mots tressés à bout de mort
Cette empreinte piégée de l'errance


****


Tu devances cette pourriture
Où tu ne sais pas
Une tache s'expose s'éparpille
Se plisse au coin des yeux

... L'errance écarquille le monde et te blesse

 

****



Vainement ici même
Ton souffle sur la vitre
Qui s'imprime s'efface
Oscille dans la nuit bègue

Tout au fond de l'instant
L'appel réitéré
Qui suspend la parole
Fige le sang


****


Et le rêve d'une ombre simplement qui s’imprime légère, tisse l'étoffe finale. La dernière chair, braise qui s'efface dans la cendre offerte.

Cette paupière ardente fermée sur la nuit.


****



Dernière épure
Ce geste vain essentiel
Cette parole plus que toi
Arrachée à jamais à la lie du corps

Une main qui se déchire d'un seul nom
Et l'ombre rebelle d'une feuille à l'aboi
Qui recueille le souffle blême

La prière se noue dans le silence le plus seul


****


Tes doigts comme des plaies
Qui se débattent saignent la cendre
S'épandent aux quatre coins des parois
Dans des orbes blessés
Achèvent le dernier silence
dans l'acharnement primal

 

****


Se. forger dans l'écorce qui se déchire, la pierre qui travaille et s'érode, la voix qui s'étiole à jamais.

 

****

 


Le fer pour preuve de force
Dans la déchirure de la chair
Là où faillir et la fuite entre les doigts

L'épreuve du sens sous les cernes
Sur la peau d'un nom le visage obscur
La tempe sauvage qui travaille le rythme
et l'étreinte


****


LA CAVERNE VIVE

à Janladrou



Terreur lucide
Et le feu des entrailles
Qui s'engouffre dans les sens
Prêt à la tanière
A la première découverte
A la mort immense

A l'encre tenace sur les parois


****


à Hughes Labrusse



Remords et la vive parure de l'écorce
Un désir mémorable se souvient d'une douleur
Imprime le flux à l'épreuve de la mort

Au bout des doigts la déchirure cruelle
L'ombre des oiseaux se souvient
d'un instant éparpillé

 

****

 


à Jean Bernard


Une main qui fustige la parole
Qui désarticule le souffle
S’immisce dans la plaie de l'encre

Autre regard qui jaillit à la source
Tout blanc du vœu de vivre
Et de renaître les choses

Le sang fige le temps sous l'écorce
S'incruste au cœur des mots


****


VACILLANTE



Ton visage ta voix le même drame
Ton sourire le même geste soumis au soir
Ta joie même poussait au bout de l'irréparable

Je suis passé en te voyant
En t'aimant j'ai passé mon chemin
Pour te garder toujours vivante au bord du rêve
et de mes lèvres


Dans l’ici de ce nom sonore juste effleuré


****



La tendresse dans l'ici jeté de la terre
Dans l'offrande du ventre
Dans la bouche des femmes
Une main se déchire d'appeler une ombre
De bâtir le partage incessant des peaux

L’insomnie répare la mémoire attise l'insomnie

****


PARTAGE


La caresse définitive qui erre
Qui ouvre le regard où tu t’abîmes
Qui lisse cette peau où tu échoues
L'étendue nacreuse où fondre la défaite
Et l'étreinte des mains

Sur l'épaule du jour
L'irrémédiable mur qui te soumet
te met à mots

Le partage pourtant
Dans la sueur et les signes


****



Quand vivre s'exile encore
Qu'il n'est plus temps jamais

Le désir pourtant immense sur les paupières
Et qui pèse l'urgence

Le vœu qui s'insurge
Retient cette eau qui fuit

Cette pierre de plus
Sur l'épaule du jour



****


Ecrire. Ne pas savoir les mots. Ici blessé de ton nom, de ton geste.

La peine d’un homme et le départ. La page d’un rêve sur la nuit. Au plus clair de la fragilité.

****


CETTE BLESSURE



O mon amour ma grande fatigue
A l'œuvre de la perte
Cette douleur même cette douleur attisée
Et le souffle de l'errance sur la peau
Le souffle lancinant
Cette solitude qui te noue à jamais

Seul ce rêve qui arrive encore au seuil
Coïncide à l'insomnie de nos ventres

... Pressés l'uni dans l'autre d'abolir l'absence

Le temps te traverse
Au plus bas de la voix

La nuit source sous la paupière


****



Tout au fond de cette chair en pâture
Le sourire qui se découvre se donne
Expose la fragilité...

Et cet amour qui nous déchire



A l'abri des peaux ce cri désespéré
Qui se courbe dans la nuit
Se blottit sous le nom
Sous la vaine promesse d’un lieu...

C'est une peine immense
Quand un vol d'oiseaux
Nous tenaille au corps

 

****



LA TENTATION D'ESPÉRER



Pourtant un sourire dans la nuit
A n'y pas croire
Et cette épreuve des peaux
Qui imprime la pierre

L'hiver se givre dans la voix
Le feu avitaille le souffle

Tu retiens l'impossible dans la paume d'un rêve


****


La première blessure
Et ton nom même sur la peau
Comme une vraie fragilité
Et la force d’aimer
Ici en nul lieu

Atteindre simplement
Cette terre franche qui travaille
Dans l'étreinte des mots
Sous le givre des mains

...Cette terre prête à l'arbre


****


Tu répares la peau
Tu arranges les fuites
Au plus pressé d’un nom
Au plus juste de la faiblesse

La caresse surprend la mort
Ravive le sang vers l’origine

 

****

PEINE PERDUE PEINE GAGNEE
Extraits


A J.M.G. Le Clézio

 

 

1

Arracher des bribes de silence aux paroles fatiguées. Donner sa main au monde comme à une femme. Passer la voûte d'un regard perdu. Déclarer la douleur. Aimer...

 

 

3

Couler les mots pour dire les mots qui manquent à ton sang.

 

5

Un sourire parfois qui te prend à l'errance essentielle. Qui assoit ton nom sur la pierre vive.

 

7

Retourner les mots comme la glaise. Aller au plus vif de la douleur déjà-là, dans l'horreur décharnée du vacarme inaudible.

Dans l'émouvant secret de la terre et du ventre.

 

10

L'amour, l'amour, la belle fragilité. L'instant de l'amour, celui de la mort. Dire aimer et mourir.
Je te déclare ma mort. Je suis nu devant toi.

 

 

14

Solitudes, ces territoires qui te dévorent jusqu'à cette goutte inaliénable. Imprononçable.

 

 

15

Aimer et mourir simplement. Avitailler cette douleur sur le bord de lèvres.

 

17

C’est seul que tu existes. Sur la peau d'un rêve. Quand la nuit sur la nuit s'imprime.

 

22

Où en es-tu de la déchirure ? De cet épuisement sans cesse. De cette encre précaire où tu te débats...

 

25

Pourtant parfois retrouver le goût de la chimère pourrait gonfler ce sang qui cogne aux vitres.

Un bivouac sous la lune assiégé de questions.

 

29

Cette suie du souffle qui te devance et délite la roche de la chair.

Où vivre si ce n'est dans cette peau mouvante de la terre ?

 

32

Solitude. Ce que tu ne diras pas. Jamais. Tes mots, jamais ton dire. Ce qui meurt sur la page froissée et pourtant incurve ici le poème, éraille la voix.

Tu n'es soudain que ce geste que tu dessines sur la bouche. Ce geste que tu désires.


37

Ce peuple d'oiseaux au bout de ta nuit. Comme l'ultime lien, le lieu épars qui te déchire et t'incurve dans la cendre.

Le peu d'un corps sur l'ici pressé de l'écorce qui le lie.

 

45

N'être que cette perte en toi. Cette déchirure en ton nom.



***************************************************

Le poème est mon seul courage
2004

****

 


EN PURE PERTE



S’effacer simplement
Sans laisser que ces traces ici
Sang déjà séché
Déchu dans le noir

Couler jusqu’à l’absence de couleur


****


Tu te raccroches à peu de choses
Toujours
La branche d’un sourire
Au bord de l’irréparable
Où tu plonges déjà


****


Ce regard vide
Et toi si peu
Devant tout cela
Qui t’assiège
Te possède

Tu crois encore parfois à la vie
Le temps d’un rêve
ou d’une caresse
Et tu redresses le courage
En attendant l’épreuve ultime


****


Il n’y a plus de temps
C’est à peine si
Le sang passe encore dans le soir
Tu pares alors au plus pressé

Une main comme seule promesse

 

****



C’est ici ton nom
Retourné en terre
Et l’étonnement
Qui effeuille ton ombre

La pierre gardera un peu
La trace du souffle


****


Tu apprends doucement
A ne plus faire de bruit
Que ce souffle
Qui se courbe vers la glaise
Tu quittes la pose et te déposes dans le soir


****



Seule la fragilité
Ce rien pour tout dire
Et l’instant d’un mot qui bat

La voix retrouve un chemin inaudible
Un chemin souverain


****


Il en sera un jour de même
Malgré toi
Pourtant tu n’oses ce geste
Ultime et vrai
Qui te mettrait au monde à jamais


****


Pourtant combien à l’heure définitive tu regretteras de n’avoir pas été plus tôt à l’heure.

 

****



A longueur de temps
Tu rumines le temps

Si peu de toi arrive à l’heure

Tu ne sais pas jamais
Tu rebrousses les questions
Tu recueilles le temps de la chute


****



Tout cela se fera sans moi
Même mes mots et leur tissage
Jusqu’à l’ombre

La ruine exténuée avoue

Passe le temps qui me dévore la voix même

... Qui ne me veut pas


****


Visage de la morte
Et ce geste à bout de regard
Comme s’essouffle l’heure

Ce n’était jamais qu’un sourire au monde
Une fleur ici même

 

****


DOULEUR DE MON AMOUR


Et le poème travaille comme la terre
Friable dans la circulation des sèves
Dans la posture de la douleur

Tu partages incessant l’errance rageuse
Tu tiens dans la main ce dernier souffle recueilli
Qui fuit déjà entre tes doigts
Incurve la buée sur la vitre

Dans la main l’aimante même qui se meurt
Quand tu voudrais simplement épouser une terre
Enfin terre à venir de ton nom
Quand tu voudrais seulement

Fondre ici les mots de ta nuit


****


Et se dire qu’il n’en restera rien
Que cet épuisement qui déjà gagne
Rien que rien
Et le soir qui rentre dans la peau
Pas la moindre coïncidence à l’horizon

A quoi bon tenir
Retenir ce qui fuit déjà


****


Tu sais bien qu’au fond
La mort est le seul partage
Ce qui dira enfin ce domaine

Tu lui donnes déjà ce visage
Qui bat la parole
Comme une enclume
Epelle chaque instant jusqu’à la déchirure

****

 
Le livre de défaite
extraits

 

 



1

Il te faut aller toujours à plus de précarité pour trouver le courage.


2

“ Etreinte, éternité ”, dis-tu poète. Et tu inscris ainsi le feu de la lettre au plus profond du vertige.



4

Ce corps qui se courbe dans la nuit, se blottit sous un nom comme une vaine promesse. Terrible attente du temps.



6

Juste la fraîcheur d’une femme pour être à l’heure du monde. Ces instants pourtant où la mort se meurt.


7

N’avoir plus de centre que la chute. N’avoir plus de voix que le cri. Comme un rire éclatant de douleur.


9

Pourtant c’est bien le poème. Ce qui se dit là du plus profond silence. Le poème qui te retrouve sous terre. Exactement.


11

A mesure que je suis plus démuni, la poésie me devient plus essentielle.

***************************************************
Oser l’amour, 2007
Extraits
Pour Clémence

 

****


Aimer, c’est toujours manquer de mots. Aussi le poème d’amour n’est que l’ombre de l’amour. Il est le risque même. Autant dire l’impossible.

 

 

****



Tu es présente
Et j’aime ce hasard
Qui nous a mis face à face
A jamais


***



Je n’étais vrai que sur le bord
Toujours à deux doigt de vivre
Et de crier

Je partirai
Avec ton regard dans les yeux

Osant dire ton nom à jamais
A la face du monde

Osant dire l’amour qui brûle les mots

 


***



Tes larmes parfois
Comme la preuve même

Là où je ne tiens qu’à un souffle


***



Ton visage sur le bord du temps
Venu de très loin
Venu du dedans de toi

Ton visage qui m’oblige
A vivre enfin de la promesse
A souscrire enfin à l’aube des mains

Tu es là simplement comme le temps de vivre

Tu me réunis

 


***



Souvent plus un seul mot
Mais cela même
Qui vient battre en mémoire
Et ne saurait se dire

Souvent plus un seul mot
Mais ton regard pour panser les plaies

 


***



Il y aura un peu de sang
Sur le bord
Un peu de sang pour crier
Comme on crie tout au bout
Et ce sera vivre enfin


 

***


Voix vive




Et ici le sang donné
Comme un appel
La sueur de l’échange
Sur le bord des lèvres

 


***


Et son risque…

Aimer, c’est savoir qu’un jour, peut-être, l’amour aussi sera cendre. C’est cette fragilité, cette lucidité, qui constitue alors toute la force d’aimer.



******************************************************

Survivre et mourir
Inédit
****

A découvrir en 2009 aux éditions Rougerie...