Guy Allix, poète

Quelque part entre silence et fureur

Le temps d'aimer
Plan du site
Contact
Le poème... de l'instant
Le déserteur
Guy Allix
Commander les livres
Articles critiques
Invités sur le site
Liens
Coups de coeur
Anthologie subjective
Poèmes pour enfants
Statistiques
Citations
Courrier des visiteurs
Billets d'humeur
Bourdes Darcosiennes
Du neuf pas neuf
Indécence
Prise d'otage ?
Ta parole
Crétinisation
11 septembre...
Questions à Berlusconi
devoir de résistance
Articles divers
Hommages
Le bateau ivre
Archives
Solidarité Guy Allix
D'avoir aimé

Visites :

 

 

 

Oui, "les morts sont tous des braves types" (Tonton Georges) mais preuve est bien donnée une nouvelle fois depuis le 25 juin 2009 que le ridicule ne tue pas sinon ce serait une véritable hécatombe de tous ceux qui ont par trop le sens de l'hyperbole déplacée. Il n’y aurait plus de problème de surpopulation et nous serions appelés à pleurer tous les auteurs « géniaux » de dithyrambes d’après 25 juin 2009. Même Télérama y ajoute son couplet dans le genre « Mort d’un enfant-roi » et « le créateur visionnaire d’une pop sans frontières.» N’en jetez plus !

Et personne ou presque n’est assez courageux pour venir crier à l’imposture.

 

Mais la question est peut-être autre : pourquoi ne donne-t-on pas la parole à ceux qui ne participent pas de cette crétinisation ambiante ?

Ce sont les media seuls qui ont fait de cet événement un événement "planétaire" (resic) dans une véritable entreprise d'occultation des vrais problèmes de ce monde.

Alors que le « roi de la pop » mourait combien de poètes, d’écrivains, de vrais artistes ou tout simplement d’honnêtes hommes (au sens du XVIIème siècle) nous ont quittés sans qu’on s’y attarde ? Du reste, quoiqu’on en dise, le fait n’est pas nouveau : en 1891, un immense poète disparaissait. Deux ans plus tard, son ami Germain Nouveau lui écrivait... On pouvait ignorer la mort d’un astre mais on devait pleurer déjà sur des vessies.  

Sommes-nous vraiment obligés d’être crétins et fiers de l’être ?

La machine à décerveler (l'autre nom du divertissement (1)...) du père Ubu fonctionne mieux que jamais.

Merde.

(1) dans le sens étymologique, celui que lui donnait Pascal par exemple. Il s'agit bien de nous détourner de l'essentiel quand, par exemple, cette information secondaire fait la une de l'actualité (de quinze à vingt minutes par exemple dans les JT... En fait plus de trente minutes sur France 2 le jour de l'hommage et pas moyen pratiquement de s'échapper sur une autre chaîne... Les chaînes justement portent bien leur nom ) et éclipse ainsi les vrais problèmes de notre temps.

 

Cette page d'humeur sur l'événement "planétaire" (sic) a entraîné de multiples réactions dont celle fort intéressante de mon ami Hughes Labrusse. Il y a place ici pour un débat qui pourra se poursuivre. Je donne donc à lire les apports de Dominique Daguet, Hughes Labrusse, Gérard Poulouin, Jean-François Sené, Nelly et Guy Herry, Jeannine Baude, Pascal Boulanger, Marie-Josée Christien, Mireille Le Liboux... ainsi que mes réponses. Le tableau en bas de page vous permet d'ajouter votre voix.   

 

Cher Guy Allix,

Voici ce que j'écrivais pour le tiroir il y a quelques jours. Peut-être que ces lignes vous divertiront. En tout cas, elles vont pour l'essentiel dans votre sens.

Amitiés vives,

Dominique Daguet


La mascarade des idoles

Stupéfaction ! J’entends d’innombrables déclarations secouer le monde des ondes, comme si un cataclysme planétaire venait de fracasser notre cosmos, de jeter les étoiles du ciel les unes contre les autres !

Je n’ai jamais sacrifié aux rites universels de la déesse des cultures car, par un bonheur inouï, la grâce me fut faite de ne pas abandonner le Crucifié, dont le signe orne avec une forte présence la poitrine de Johnny Halliday : quoique je pense avoir contribué, selon des moyens modestes, à faire surgir comme à faire connaître quelques-uns des trésors dont notre temps peut à bon droit s’enorgueillir. Mais je n’ai bienheureusement jamais sombré dans l’extase clownesque qui fut celle de notre Ministre des Affaires étrangères au bas de la scène où se produisait notre roqueur national, pour le plus grand plaisir du photographe de Paris-Match. Jamais je n’aurais pu, fut-ce pour le peintre le plus éminent, qui n’était pas pour moi Pablo Picasso, pour le poète le plus inspiré, fut-il Rimbaud, le philosophe le plus profond, certainement pas Michel Onfray, me plonger dans une déréliction telle que celle qui fit déclarer à Madonna qu’elle ne pouvait "plus s’arrêter de pleurer" tandis qu’une autre des étoiles d’Holiwood-cheouingomme, Elizabeth Taylor, déclarait qu’elle ne savait plus "comment elle pourrait sans lui continuer à vivre" !

Et chacun ou chacune de sortir l’album des photos souvenir où l’on peut le ou la voir en compagnie du petit dieu disparu. Mais songez, lecteurs, aux dithyrambes qui saluent les exploits des archi millionnaires du fouteballe, les you-you festifs qui vrillent même la calotte céleste quand passe l'un de ces héros des écrans pris pour des héros de légende!

Qu’est-ce donc que la culture si on l’assimile à ces momeries insensées ? Je donne toutes les rock-harderie, pop-harderie et autre techno-harderie pour un seul livre de Dostoïevski. Car au moins s’exprime en lui une conception du monde d’où je puis tirer des éléments utiles à l’accomplissement de mon être tandis qu'en ces musiques le plus souvent frénétiques s’exprime le seul pauvre aveuglement qui marque l’humanité d’aujourd’hui comme d’une lèpre de l’esprit. L’art n’est pas étranger à cette recherche et si nous avons besoin d’un guide, ce sera plutôt Dante qui le sera, non ceux qui se perdent dans des océans d’illusions, parfois nées de l’alcool ou de l’opium.

Une grande loufoquerie vient d’être jouée par nos divers ministres, accablés d’un malheur si grand que l’on pourrait penser qu’ils viennent de perdre en Michael Jackson davantage que toute la troupe de leurs amis les plus chers, que toute leur propre famille. Ils ont dressé un véritable arc de triomphe virtuel au pauvre pantin qui vient enfin de quitter ces rivages de souffrances dans lesquels il s’était égaré, ils l’ont élevé à la hauteur d’un mythe de culture en gestation, et ils ont même hissé ses chansons plus haut sans doute que les œuvres de Bach ou les flèches de Chartres, lui qui n'a jamais qu'interprété à sa façon des mesures écrites par d'autres. On peut allonger indéfiniment ce début de liste, qui indique à quel point ils ont perdu le sens de la mesure, mot bien approprié. Mais que vais-je leur faire un procès ? Est-ce cela que nous attendons d’eux, qu’ils nous indiquent le beau et le bon, le vrai et le faux, le désirable et le vomitif ? Qu’ils se contentent donc de gérer avec compétence leur portefeuille ministériel…

Inutile de les citer, dans trois semaines ils auront compris - je l'espère pour n'avoir pas à douter de l'équilibre de leur intelligence - à quelle indigne entreprise d’idolâtrie ils se sont livrés, eux qui peut-être avaient déjà honte au moment où ils s’exprimaient, eux dont on ne sait même pas s’ils croient en l’absolu divin ou non. Quoique… je doive me repentir aussitôt de ce que je viens de dire, car enfin les paroles du tout neuf ministre de la culture sont à ce point excessives qu’elles rejoignent le sinistre trou noir de l’insignifiance. Ainsi va-t-il devoir remonter une rude pente pour se faire reconnaître quelques circonstances atténuantes.

Non, il n’y eut jamais en moi « un Michael Jackson » comme il le dit pour chacun - même si je reconnais chez lui un talent qui dépasse celui de beaucoup, il est vrai fort démunis sur ce point –, il me suffisait d’être celui que je suis et de ne pas m’encombrer l’esprit avec ces turbulences hypnotiques devenues la drogue dure de tant de millions de nos frères humains, d’égarés par de faux amis, de faux prophètes, de faux conseillers. Se laisse séduire qui veut, certes, encore faudrait-il avoir été formé dans nos écoles à la réflexion personnelle, à l’art comme à la pratique du discernement ; incité à découvrir la vérité des choses comme des êtres, à connaître à la fois la grandeur de l’homme et sa misère. La règle étant ici d’abattre toutes les idoles qui se profilent à nos horizons.

Évidemment, j’oublie que la politique de notre temps consiste essentiellement à plaire et complaire, notamment à toute une jeunesse censée tout savoir, tout comprendre, tout juger. Aux adultes de se plier aux ordres de ces jeunes hurlant à l’unisson de haut-parleurs énormes d’où sortent de cataclysmiques décibels et infrasons : à ce qu’ils veulent, désirent, attendent des vieux, bourgeois de préférence puisque ce sont eux qui ont le fric. Nécessaire pour aller, dans des partouzes géantes protégées par l’État, se bourrer les narines ou l’estomac d'alcool et de ces drogues assassines qui rendent fous.

L’effrayant dans tout cela est de comprendre que le mot « idole », si complaisamment ressassé par tous les journalistes ondulant d’un micro à l’autre, si dangereusement usité depuis quelques décennies – je préférais de loin désigner les artistes en question comme des « vedettes » ou mêmes des « étoiles » –, semble bien être désormais pris au sens propre : oui, l’idolâtrie s’exerce sans vergogne devant comme autour de nous. Des critères de la divinité sont accordés à de pauvres êtres nourris aux médicaments – médicalmants, comme l’écrivait Christian Moncelet –, rendus ivres par les acclamations frénétiques de ceux qui ne savent plus rien de ce qu’est leur destin, leur vocation. Qui n’entendent qu’un mot vide de sens quand on leur parle de l’éminente dignité de leur être, transcendant à tout ce qui est sur terre, et que ne leur font évidemment pas ressentir ceux que je désignerais volontiers de « hurloglottes » de foire, ce que sont le plus souvent même les meilleurs d’entre eux.

Pitoyable autant que « pitroyable » si je puis oser ce mauvais mot. Personne, je n’ai entendu ni vu personne dire qu’il fallait prier pour la pauvre âme de Michael Jackson : qui pourtant en a besoin comme chacun des vivants d’aujourd’hui en aura besoin à l’heure de son départ. Quelqu’un me dit : « mais il était musulman ! ». Et alors ? Un musulman a tout autant besoin de prières que n’importe quel autre homme, peut-être plus encore, lui qui adhère à un système qui ne cesse de recrucifier le Christ en niant qu’Il soit celui qu’Il dit être ; en niant qu’Il fasse ce qu’Il fait.

Quant à celui qui vient de franchir le « petit ruisseau » comme le nommait Gabriel Marcel, il fut à un haut degré représentatif de la misère de notre époque, représentation qu’il accomplit avec un talent idoine. Mais je ne suis pas certain que ce soit vraiment ce talent qui a été réellement loué si hyperboliquement : c’est plutôt cette image qu’il renvoyait à chacun de ses admirateurs, image du succès, de l’aisance, du vide aussi à quoi la plupart aspire comme un remède au vieux désir jamais assouvi d’être un dieu, quoique l’on en connaisse au plus profond de chaque cellule l’impossibilité. Un des « fans » ou fanatiques entendus disait avoir tout tenté pour « être Michael Jackson ». Existe-t-il pire misère intérieure ?

Un grand travail attend l’époque : que soient évacués les miasmes de la grande apostasie commise au XXe siècle et que le XXIe amplifie d’une façon exponentielle. Si bien que l’on pourrait se dire avec quelque vraisemblance que nous approchons des temps apocalyptiques.

Dominique Daguet, le 2 juillet 2009

Cher Dominique,

 

Ces lignes ne me divertissent pas et me ramènent au contraire à l'essentiel. Même si je ne partage pas votre foi, je trouve dans votre propos beaucoup de justesse, de discernement pour reprendre un de vos termes. Je commence à recevoir beaucoup de réactions... Me permettez-vous de reprendre ce texte de vous à la suite de mon "humeur" ?

Je vous remercie d'avance de votre réponse.

Amitiés vives de ma part aussi.

Guy

 

 

Cher ami,

 

Nous sommes revenus à l'ère de l'inauguration des chrysanthèmes métamorphosés en fleurs d'ordure. Plaignons ces simples d'esprit qui dédaignent les princesses de Clèves et adorent les idoles aux pieds d'argile, vomissons les potentats qui les conduisent au pied des autels médiatiques, et contentons-nous de rire en relisant Ubu roi.

 

Très cordialement,

 

Jean-François Sené

 

J'ai appris la nouvelle de la mort du chanteur à Las Palmas (Grande Canarie) à 5 heures du matin, c'est le chauffeur de taxi venu me chercher pour me conduire à l'aéroport qui me l'a annoncée. La veille j'avais participé à un débat sur les religions et les sociétés civiles ; en Occident la sécularisation a largement relégué la religion dans la sphère privée. Avec la marchandisation, dans l'espace de la mondialisation, on a su imposer, en particulier dans le domaine des variétés musicales qui relèvent de la distraction et de l'embrasement des foules, confinées dans un stade ou une salle de spectacle, des figures emblématiques qui bénéficient de l'extraterritorialité, des icônes des temps modernes. En Occident, et en France en particulier, la presse a fait comme si toute une population devait adhérer au culte d'un chanteur et danseur. Il y a dans l'attitude des foules extatiques devant les annonces de la presse quelque chose de religieux au sens où la religion réunit. Ceux qui n'adhèrent pas à ce "culte" du moment ont l'élégance de se taire. Un autre moment chassera la glorification du chanteur héros du jour.

Gérard Poulouin

 

Gérard,

 

Assez d'accord avec certaines choses mais je n'en considère pas moins, au contraire de toi, qu'il est justement inélégant de se taire quand on ne partage pas ce "culte". Il y a, je crois, toujours une élégance à résister, à faire vaciller les idoles.

A plus.

Amicalement.

Guy

 

Enfin, merci !

 

Christophe Simarik

 

Voici un message succinct mais qui en dit long, très long.

Guy

 

 

En effet, ce petit événement qui déplace des grandes masses a quelque chose d'inquiétant. Pas moins que la surenchère des idolâtries qui submergent le monde. J'ai toujours mis ce phénomène sur le même plan que les messes politiques hitlériennes, staliniennes, que tous les rassemblements où les hommes ont le sentiment de communier autour d’un événement unique, historique. On fera valoir que les conséquences ne sont pas les mêmes ! Certes. Mais l’abêtissement n'est pas le moindre. Je ne partage pas tout à fait l’avis de Gérard, dans la mesure où le religieux tire l’homme hors de lui, le désapproprie, alors que l'idolâtrie est liée à une forme d'anthropocentrisme (donc d'humanisme), qui l’intériorise. Il est vrai cependant que la kénose prédispose, d’une certaine manière, l’homme à cet enfermement dont le je pense de la modernité est un écho. Il accompagne la fuite des dieux, et plus résolument la mort de Dieu. Le problème est alors le suivant: quand les dieux se sont bel et bien enfuis, comment les hommes peuvent-ils vivre ensemble, sans sombrer dans cette anthropocratie qui, forcément, jette sur le devant de la scène les acteurs de cette maîtrise de l’homme sur la terre entière, de cet impérialisme qui réclame ses héros, contrefaits ou non ? En réalité, vivre ensemble devient alors singulièrement difficile, car cet ensemble est une masse indistincte dont on cherche désespérément à s’extirper par n’importe quel moyen.  Un des éléments de réponse est le suivant: quitter le terrain purement humain, quitter l'esprit de concurrence, de conquête, y compris artistique, renoncer à la culture fabriquée, et surtout effacer les noms propres des stèles de l'histoire. Pour le dire, bien sûr, trop vite. Si Dieu est Mort, nous reste la mort. Autre que l’homme, deviendra le mortel. Et je n’esquive nullement la question politique. La crétinisation est, à mes yeux, un effet secondaire. En revanche, il faudrait examiner de très près la concomitance de l’humanisme, qui met le monde à la raison, et l’effondrement spirituel, les ordres fascisants, et le totalitarisme, avec son exaltation pour l’universel dont la globalisation est l’un des nouveaux stades  (le mot pouvant s’entendre à plusieurs entrées).

Hughes Labrusse

 

Hughes,

 Tu imagines assez que cet élément de réponse ne saurait être mien en effet. Oui ce serait un fascisme mais cette crétinisation dont je parle est aussi à la manière un fascisme quand elle procède d'un nivellement généralisé des valeurs.

Je veux croire encore que l'homme aura le courage un jour d'affronter la mort, la précarité et le vide sans chercher des dieux ou, pis, des idoles. Se battre en vain est notre honneur.

Amitié.

Guy 

 

Ah, ben oui ! Mardre, Père Ubu. Il est temps de prendre le grand balai à m... On en a marre de voir les infos remplacées par n'importe quoi ! Au vu des annonces de ce soir, Guy a dit que demain on éteint la télé. Jusqu'ici, ces jours derniers, on changeait de chaîne ... mais c'était pour trouver les mêmes discours pleins de vide.

Je n'ai pas eu le courage, comme j'en avais envie dès le premier jour, d'écrire à France 2 en leur demandant s'ils se moquaient de nous et dire que d'habitude, les chiens écrasés, c'était plutôt pour TF1.

Sur ce, très bonne nuit à vous deux !

Nelly et Guy Herry

 

Je pose le problème autrement. Je ne mets pas du tout les dieux sur le même plan que les idoles. Là où il y avait un dieu, précisément, il n'y avait plus d'idoles.  Aujourd'hui, là où ne règne plus que l'homme, il y a nécessairement des idoles. Il faut muer, sortir de l'homme, quitter le terrain purement anthropologique, ne surtout pas croire en l'homme, ni en sa grammaire, ses logiques – ce qui reviendrait à croire en un Dieu qui, certes, laisse des traces, mais celles de son implosion, que l’on nomme encore création.  Il ne s’agit pas de croire ou non,  mais souffrir cette trainée de poudre que nous ne dominons pas, qui nous consume, et nos inventions avec nous. Bref, atteindre à une autre forme de l'existence, celle du mortel. Car, pourquoi court-on après des idoles ?  Par crainte de l'ennui mortel qui nous jette devant le miroir de notre vérité. Loin de s’en détourner, il faut donc se consacrer à cet ennui, carrément, conscient de son divertissement (Pascal) qui diffère la mort tout au long de son mourir (que l’on imagine être, à l’opposé, la vie). Sans autres illusions que celles qui remplissent cette latence (le temps), selon les diversions des besoins et des désirs. Avec toi, Guy, on peut dire : se battre en vain au cœur de cet ennui. Mais quelles sont les modalités de cette bataille ? Celles de Don Quichotte ? Celles de Ben Laden ? Celles des anarchistes russes ?  Celles de Landru ? Celles du cycliste dans son effort ? Celles de l’homme d’état pour la grandeur de son pays ? Celles du poète aux prises avec l’Ange ? Ou s'agit-il de se débattre ? Tu as retenu, Guy, l’expression en vain.  C’est elle qui fait la différence. Je ne sais s’il ne faudrait pas lire : en silence, souterrainement, comme l’eau qui affleure, sans plus.

Je conçois bien qu’un tel combat te concerne au premier chef, au titre de l’individu qui l’assume. Mais chacun d’entre nous ; bien que singulier, n’est pas indivisible. Il est pris, qu’il le veuille ou non, dans les filets de l’autre, de tous les autres – les fantômes du passé et les spectres de l’avenir, qui s’entrecroisent, l’autre de toi-même qui efface ton ipséité, l'autre avec qui tu parles, l’autre de ta naissance et l’autre de ta mort. L'autre de l'autre qui n'en revient jamais au même, à nulle entité, ni à aucune clôture individuelle. Or, l’altérité nous altère (dans le double sens du terme). Au passage, observons que la condition de possibilité de cette  altérité, de l'autre de l'autre, c'est ce que les peuples ont appelé souvent, et pas stupidement du tout, dieu, le trait qui partage. On peut laisser tomber le mot (quand il n'est plus suffisamment parlant). On ne peut gommer la relation, ni la tonalité affective qui nous traverse tous sans exception, et c’est la seule chose par où nous nous rapprochons dans la distance. De là sans doute nos divergences. En tout cas, je n’exclus nullement l’autre de ce combat, ou de cette résistance. Mieux, je m’exclus moi-même, à la fois comme être isolé ou socialisé.  Cette distinction me paraît sommaire. Le rapport d’altérité, donc d’altération, n’autorise aucune fixation, pas même dans la parole. Cette vibration, cette oscillation qui me condamnent au va-et-vient, comme la marée (ou le mascaret), tient à un rien,  insoutenable,  mais inexorable, au point que vouloir en arrêter la force épuise notre lucidité. J'ai totalement quitté le terrain des révoltes, des émancipations, des débattements, des désespoirs qui nous agitent depuis le siècle des Lumières. Ils ont été, par ailleurs, dévoyés par le pragmatisme anglo-saxon. Demeurer rebelle aux simplifications formatées de notre époque, au point de déserter et l’homme et Dieu, c’est s’enrouler en vain  autour de l’arbre et tenir la langue bifide du malentendu, serpenter entre une clarté éteinte depuis longtemps, comme certaines étoiles, et les ténèbres de la mort. J'en retourne ainsi tout simplement à des pensées archaïques, c'est-à-dire sans âge, sinon celui de l’abîme qui les frappe. Et si tu le veux, sans religion ni pouvoir structuré.  Le vide que tu évoques fréquemment et qui ne se réduit pas au divin, ni même au sacré, ne se réduit pas non plus à une vague présence, indicible, ni à l’absence, ni à leur composé, encore moins au mauvais néant ou à l’interface de l’être. C’est le tourment qui nous touche incessamment de ses apparitions toujours en train de se dérober.

A suivre.
Hughes Labrusse

 

A la hâte ce 7 juillet. Comme je ne cours pas après les idoles, je ne crains pas non plus l’ennui mortel que je qualifie plutôt d’ « ennui des mortels » (tu pourras lire à ce propos sur le même site un article sur le bonheur qui dit assez mon attachement à la lucidité et pur tout dire à notre précarité). Ainsi contrairement à toi qui refuses cette notion, je ne refuse pas le bonheur mais je sais simplement qu’il n’est qu’un leurre pour celui qui se détourne de son terrible reflet de mortel. Je ne crains pas notre condition. Comment par ailleurs oublier l’altérité ? Mais quoique tu puisses en dire cette altérité suppose aussi l’individu. Sans individu il  n’y a pas d’altérité. Il y a là une dialectique à affronter aussi. Ce dernier mot me semble du reste essentiel. Ce qui me fait peur aujourd’hui, oui, peur vraiment, c’est l’impossibilité de nos contemporains d’affronter leur condition de mortel. On en revient là encore à Pascal qui me semble essentiel ici même si je ne tire pas les mêmes conclusions que lui bien sûr et me refuse ce que j’appellerais le divertissement de Dieu. Rien ne me détournera de cet abîme qui nous fonde et que je crie dans mes poèmes. Par ailleurs pour moi « les révoltes, les émancipations, les débattements, les désespoirs » appartiennent tout autant à des pensées archaïques. Elles ne sauraient en rien se résumer à l’apport des Lumières. Disons plus simplement que l’on a mis en lumière justement au XVIIIème siècle ce qui préexistait dans l’homme à la philosophie des lumières. Donc je ne vois pas pourquoi il faudrait au nom de « pensées archaïques » occulter les Lumières. Nos révoltes participent de notre tragédie, tu le sais assez. C’est parce que nous nous révoltons contre notre tragédie que nous vison cette même tragédie. Je laisse à des philosophies exotiques le soin d’une autre réponse. Elle ne saurait être mienne.

Guy

 

 

Qui est crétin ?

Celui qui fait la télé pour les crétins ou le crétin qui regarde le JT ?
Quant à Télérama ... un magazine télé qui pète plus haut que son cul en le confondant avec un cerveau !

A. C.

 

Voilà qui assurément vole bien bas.

Guy Allix

 

Crétinisation and Co.

           Mon cher Guy,

 

Suite à la mort de Michael Jackson, tu fustiges à juste titre les hyperboles déplacées. J'interviens directement, avec ce débat, pour la première fois, je crois, sur ton site. C'est que l'exercice ne me convient pas vraiment.  J'ai une conception quasi monastique de l'écriture, pour la placer comme à l'ombre d'une éclipse, et non sous la clarté brûlante des regards. La crétinisation, que tu déplores, est entretenue par les média, par le jeu de la concurrence financière et l'ordre actuel des valeurs, par les nouvelles techniques de diffusion. En l'occurrence, user des mêmes supports, c'est risquer une contamination masquée. Esquiver, se dérober, déserter, voilà nos cheminements. Se battre, comme tu le dis toi-même, certes. Mais peut-être comme Don Quichotte, en marge des démêlés du jour. Le retrait nous est un viatique, bien plus que le podium du quotidien. Mais tu as raison de ne pas laisser passer.

                     Cependant, à mes yeux, c'est par le biais, par un détour que tu peux  te confronter à une situation qui n'est pas du tout nouvelle, depuis le XVIIIe siècle.  Avec les Lumières la fuite des dieux s'accentue et l'on assiste au triomphe de l'humanisme - ou de l'anthropocentrisme - qui va générer inévitablement l'idolâtrie politique, sociale, culturelle, sportive, autrement dit la valorisation sans retenue de l’homme dans ses exploits. Les amalgames qui en découlent ne sont pas de notre fait, mais de l'indifférenciation régnante.  Elle peut s’exalter pour Hitler, comme pour Madona, Ronaldo ou Jackson, avec la même ferveur et les mêmes débâcles, sur le plan éthique. Certes, les conséquences ne sont pas les mêmes. Mais en revanche le danger persiste de passer allègrement d'une adulation à l’autre, sans en mesurer les engrenages. C’est le règne de l’applaudissement tous azimuts.

                     L'homme s'est substitué à la transcendance, en plein cœur de la bourgeoisie montante, donc du libéralisme (puis du capitalisme d'état-nation). Avec la course aux connaissances se sont amplifiées les conquêtes. L'esprit de conquête a exalté la concurrence, la réussite, le succès, l'accomplissement de soi. Tout un arc triomphal, qui n'est pas sans (un lointain) rapport avec l'impérialisme romain. Dès lors, les manifestations idolâtres se sont multipliées, dans tous les domaines. Je n'hésite pas à dire qu'elles ont toujours connu des relents fascistes, même si nous devons éviter les anachronismes hâtifs. Ce qui me conduit à penser qu'il faut chercher les racines de ce comportement dans les structures politiques et sociales de la modernité, de droite comme de gauche. Oui, l'excitation idolâtre autour des stars, des vedettes ou des tribuns, la fascination pour les exploits et leurs héros, quels qu'ils soient, si on y ajoute les débordements du fétichisme, perpétuent, dans les démocraties elles-mêmes (mais je suis loin de croire qu’elles puissent s’en exempter), l'éventualité sinistre des manipulations, des conditionnements de masse. D'autres époques, pas plus crétinisées que la nôtre, dans leur spiritualité ou leurs religions ont  cherché à limiter les effets de l'idolâtrie. Je pense que l'on pourrait dire, à la manière de Dostoïevski, que si Dieu n'existe pas, toutes les idolâtries deviennent possibles et n'importe quel objet (crayon, autographe, corsage ou chaussure, voire le livre) peut, comme l'argent,  devenir un fétiche. Mais cette question de l'existence ou non de Dieu est l'affaire de la philosophie, ou de la théologie, la science de la foi. Tout autre  l’enjeu de cette dimension qui nous traverse  et nous déborde, tous sans exception, dont on ne peut rien dire, mais que l'on ne saurait taire, et qui nous tient ensemble dans la dimension de ses espacements infinis. Ce que tu appelles, mon cher Guy, le vide, et de mon côté le rien, cela qui ne se laisse pas circonscrire, mais dont personne jamais ne pourra se défaire. Il se peut que notre visage en soit le masque funéraire, la trace de l'effacement. Là s'estompe l'homme dominant et, avec lui, la marque insupportable de l'image obsessionnelle, l'idole. Il s'agit donc de déplacer l'homme, de le désaxer. Vers quoi ? Vers où ? D'une part, vers son athéisme compris, non comme une vaine émancipation vis-à-vis d'une croyance qu'il est devenu incapable d'assumer, mais comme la conséquence de la mort de Dieu où, par l’effet de ce double génitif, mort et Dieu se superposent et se voilent, se trahissent, pour laisser advenir le vide ou le rien, dans le jeu d'une détresse incommensurable, même et surtout là où elle s’ignore. D'autre part, vers notre condition mortelle qui souffre cet athéisme terrifiant et sans recours. Être libre, notamment, veut dire alors être livré à et se livrer.  Suite au retentissement de cette double défection, nous reste en retour la mort, cette certitude contradictoire de la mort qui s'effondre par avance sur elle-même. Ainsi, notre condition mortelle est-elle plus vaste que notre réalité humaine. Elle est l’intruse qui peut abolir l'anthropocentrisme et son cortège d’idoles, puisqu’elle y jette son voile et ses masques (comme dans les tableaux d’Ensor). Le mortel en nous se dévoilera d’abord dans un acte d'anthropophagie. Manger l'homme, voilà ce qui lui est dicté. Ce n’est pas un sacrifice.  C’est comme la mère qui avale le placenta.

                     En effet, que proposer d’autre à  une humanité démesurément disgraciée ? Les loisirs organisés ? Les gondoles des grands magasins ? La conquête de l'espace et ses fuites en avant, la mort aux trousses ? La culture qui, inlassablement, secrète de l'ennui qu’il lui faut interminablement surmonter ?  Les rêves télévisés ? La remise en état  de la terre-poubelle, fonctionnelle et remembrée ? L’avenir radieux des lignes blanches à ne pas franchir et des lignes jaunes de confidentialité ? Des paysages de carton-pâte ? L’indigence du tourisme ? Les produits d’une double misère, celle de la surconsommation et celle de la famine ? Et, en vrac, bien d’autres choses qui s’entassent comme les chaises de Ionesco ou comme le bric-à-brac des tombeaux égyptiens ? L’été à la plage, plus belle est la vie,  voilà  le grand horizon. Heureusement que l’on peut encore faire de l’humanitaire pour se donner la bonne conscience de servir à quelque chose. Que deviendrions-nous sans nos pauvres ! Autant de mises à l'épreuve, de divertissements de notre mourir, et d'impasses comprimées par l'ennui mortel qui finit toujours par balayer le monde. La crétinisation est donc toute relative, une manière hâtive de parler d'un événement réel, mais dont le terreau amasse une douleur infinie que les hommes cherchent en vain à évacuer, par l'inflation des objets de substitution, par des pléthores de spectacles, par le paradis des espoirs artificiels, démonétisés, par l’accumulation des utopies qui mettent l’avenir en pièces, par ces odes obstinées à la vie qui obstruent le chant, c’est-à-dire la voix où se mêlent le deuil et la joie. Parce que la mort nous laisse inachevés, il nous faut rendre le possible à l’impossible, et non l’inverse. Le mortel est sans espoir ni désespoir. Il meurt sa vie. Or, on s'acharne  à vouloir vivre sa vie, ce qui conduit au désastre. Et que l'on ne vienne pas me dire  que l'envers du décor ou la résolution de cette douleur, c'est la poésie. Elle n’est ni un guide, ni un mode d’emploi. Elle ne suit aucun programme et n’obéit à aucun plan déterminé. Elle n’a d’autant moins vocation à plaire ou à convaincre qu’elle échappe aux obscénités de la communication omniprésente. Elle ne construit, ni ne détruit. Elle taraude. La poésie nous enracine dans notre déracinement natif, notre deuil, notre privation originelle de toute origine et de toute finalité, à perte de vue (Orphée est celui qui perd Eurydice, et son chant est orphelin). Je n'ai rien dit de l'amour, dans tous ses labyrinthes, y compris dans ses tentations avides. Le mourir à l'autre et par l'autre passe par la dyade sexuelle et ses dispersions. Mais tel est le paradoxe : notre résistance poétique elle-même se nourrit du corps de l'idolâtre, de ses toxines, pour trouver la force rebelle d'une mutation radicale. Il mangeait son image. Il buvait le sang de ses icônes broyées.

Hughes Labrusse

 

« La poésie nous enracine dans notre déracinement natif, notre deuil, notre privation originelle de toute origine et de toute finalité, à perte de vue (Orphée est celui qui perd Eurydice, et son chant est orphelin). » Je ne peux une nouvelle fois qu’être en plein accord avec ce que tu dis de la poésie et je pense que tu l’as assez lu dans mes propres poèmes. C’est en ce sens que la poésie est à contre pied, à contre courant toujours. Elle seule affronte ce vide que tu appelles le rien et que tous fuient en courant vers des idoles d’un jour ou d’éphémères certitudes. C’est là qu’elle est infiniment rebelle. Pour le reste, il me semble que la poésie excède tout support et que nous n’avons donc pas à esquiver les moyens qui nous sont donnés aujourd’hui. Nul risque selon moi d’une « contamination masquée ». Comme tu le sais je préfère ces « supports » aux cénacles qui m’insupportent. Aussi je ne me déroberai pas pour aller fréquenter quelques uns de ces salons. Déserter, oui mais non me taire. Le déserteur prend aussi des armes et ne se laisse pas abattre comme un chien. Paradoxe peut-être mais je l’assume au moment même où l’ignoble cherche à me bâillonner. C’est pourquoi j’ai toujours chanté la première version de la chanson de Vian, celle où il est bien dit « Prévenez vos gendarmes/ Que j’emporte des armes/ Et que je sais tirer. » Malicieux, Vian s’est laissé convaincre par Mouloudji et a changé la fin de sa chanson... mais il a conservé le verbe « prévenir » qui dit bien qu’il y a problème, qu’il y a danger. Ainsi se donne à lire, en creux, la version censurée. Ce n’est là que chanson, me diras-tu. Mais c’est là aussi résistance et je ne renie pas la chanson qui a su me porter vers la poésie. Comme je l’ai déjà fait par ailleurs dans un hommage qui t’est rendu, je te remercie vivement pour ta propre résistance, pour cette lucidité dont tu sais toi aussi qu’elle est la « blessure la plus proche du soleil. ».

Reste cependant un point qui nous opposerait peut-être… Tu sembles faire peu de cas de « l’accomplissement de soi ». Il est vrai que les images de l’accomplissement de soi données par cette société qui  fait du « soi » une marchandise parmi d’autres sont proprement méprisables, consternantes. Mais je veux croire encore à cet accomplissement de soi en dehors des leurres du jour et je dirais même contre les leurres du jour. Bien sûr il de va de soi si je puis dire que cet accomplissement se fait avec l’autre. Libertaire comme je l’ai toujours été, je pense que Stirner mérite être relu. C’est quand même aussi politiquement une exigence qui me semble essentielle. Ne pas oublier après tout que l’une des caractéristiques essentielles du fascisme que tu dénonces est justement la négation de l’individu. Cette revendication peut paraître secondaire encore pour ceux pour qui l’accomplissement va de soi justement et qui n’ont pas à lutter contre l’ignoble asservissement. Cet accomplissement n’a bien sûr rien à voir avec cet individualisme sommaire et borné qui caractérise nos sociétés. Il est avant tout l’affirmation d’une vie, oserais-je dire d’une voix. Comme tu le sais j’ai dû lutter pour cela toute mon enfance et ma jeunesse et ensuite la personne avec qui j’ai vécu 27 ans de ma vie a voulu me refuser toute existence, tout accomplissement justement : c’est ce que j’appelle le fascisme au quotidien. C’est donc, plus que toujours pour moi, un combat qui garde toute sa dignité.    

 Guy

Cher Guy,

Le déferlement du nihilisme devrait nous réjouir. Quand les hommes en finiront de jouir sur des cadavres festifs, on passera enfin aux choses sérieuses. Saint Jean : "C'est maintenant qu'a lieu le jugement de ce monde". Autrement dit, c'est l'Apocalypse ! Donc la vraie Révélation du cauchemar de l'Espèce. Quant à moi, je laisse les morts enterrés les morts et je pars en montagne avec la Bible, celle traduite par le rude Chouraqui.
Bien amicalement

Pascal Boulanger

Cher Guy,

Ces réactions relatives à la masse d'informations "dictatoriales" dont nous sommes l'objet me paraît saine. Elle compense l'outrance. Je n'ai aucun goût pour ces délires et leur donne la place qu'ils méritent : opium du peuple, fascisme. "Manipulations" est heureux. Une leçon "sociétale", une analyse mystique, philosophique peut aérer après 15 jours d'infos non stop pour la mort d'un chanteur qui était devenu pour certains un gourou. Je dirais, pour ma part, un stéréotype banal de notre civilisation médiatique. C'est un bonheur de lecture.

J'appécie fortement l'analyse pertinente de notre ami Hugues Labrusse. Je n'ai pas pu lire ton article de départ...

Mille pensées

Jeanine Baude

Tes réserves et tes corrections relancent, plus que le débat, les contradictions auxquelles nous sommes confrontés par la nature même de nos limites et de nos errances  linguistiques, mentales, culturelles. En effet, le fascisme et tout autre volonté d'inscrire un ordre planétaire nient l'individu marginal, précaire, hérétique, dans son opposition à l'individu normalisé, l'homme nouveau exempt de toute déviation, sans démence aucune,  le produit pur de la civilisation, l'être parfaitement rationnel, conscient de soi et responsable. Je récuse cette dichotomie. L'individuation pose un problème, dans la mesure où elle échappe à son dépositaire. Personne n'est jamais en adéquation avec un soi-même qui n'existe pas. La personne, plutôt que l'individu, la personne qui se trouve là sans y être. Ce qui, à bien y réfléchir, nous renvoie à notre mort, au mortel de chacun des morts. Encore une fois, ce n'est qu'un déplacement  de sens, mais il nous ouvre la chance d'une nouvelle nécessité, sans crispation sur soi. Cela dit, le pouvoir autoritaire cherchera, comme toujours, à confisquer cette individuation mortelle. Quant au terme de libertaire, il nous éloigne encore un peu plus de notre sujet. Tu le sais bien, pour moi la liberté ne repose pas dans la volonté de l'acte, mais avant tout dans l'abandon imprescriptible à l'errance dont il nous faut souffrir les vicissitudes, les diversions ; jusqu'à l'humour noir. Je suis libre incessamment de tomber dans l'erreur. La vérité, c'est mon erreur. Comme les autres, avec les autres, et sans eux également puisque personne n'est équivalent à personne. L'amour, d'ailleurs, n'a de sens que par rapport à cette inégalité intrinsèque, et non dans la stupidité d'un état fusionnel. Je t'aime toi, parce que je suis incapable de t'aimer, toi. Aimer, c'est toujours se tuer mutuellement, sous les déguisements de l'un et de l'autre. C'est cette réciprocité qui est gage de la durée. Tous les pouvoirs, au contraire, harmonisent, uniformisent, tuent pour ne pas être tués, pour mettre un terme à la latence des tensions. C'est la marque de la vulgarité. Tout régime sombre dans la vulgarité. Il suffit de regarder présentement le nôtre, ses représentants et, autour, toutes les copies conformes, les clones de la fonction. La boucle avec ce pauvre cadavre californien est bouclée. Je tiens cependant à dire que j'éprouve une grande déférence à l'égard de tous les morts, dans la matière de leur pauvreté. Sans eux, les vivants deviendraient des mécaniques.

Hughes Labrusse

 

Hughes,

 

Tu comprends bien que, lorsque je prononce le mot « libertaire », je mets le même sens que toi au mot « liberté ». La mienne aussi se pratique dans l’errance, mes poèmes le disent assez, je crois. C'est dans l'errance qu'il y a "liberté grande". Mais je constate simplement plus que je ne revendique. Ce constat de l’errance-erreur me permet encore une fois d’éviter le piège du « discours de vérité » qui est toujours un discours de pouvoir. Et là encore c’est en libertaire que je pense même si je ne saurais être un de ces libertaires qui paradent sous les mots d’ordre (on est presque là dans l’oxymore). On attribue à Artaud cette phrase : « Les anarchistes ce sont ceux qui ont un si grand amour de l’ordre qu’ils en refusent toute parodie. » Je m’y retrouve assez. Il est de fait que tout pouvoir totalitaire impose sa loi d’airain sur cet axiome : « Nous sommes la vérité et tout ce qui n’est pas nous est mensonge. » Comme tu le sais, « pravda » signifie vérité. C’est pourquoi je fuis comme la peste « ceux qui savent » et qui veulent imposer à toute force leur vérité, leur bonheur etc. J’ai assez subi cela dans le passé. J’aime ainsi la puissance du paradoxe (au sens où Diderot emploie ce mot), c’est pourquoi j’avais insisté naguère pour que le colloque sur la poésie moderne que nous avions mis sur pied avec l’ami Jean-Louis Backès s’appelât « Paradoxes et conflits ». Ceci étant, ce ne saurait être non plus une « posture ». Il y a comme le disait le Professeur Jean Bernard un « conformisme de l’anticonformisme ». Une « mécanique » justement à laquelle je ne peux adhérer. Le paradoxe est nécessaire souvent, il ne doit pas être obligatoire toujours. C’est toute la nuance, importante, qu’il y a entre le non-conformisme et l’anticonformisme. Enfin tout cela me ramène à un mot important pour moi : le mot « humilité ». Je sais que le mot n’a pas très bonne presse. On le rattache trop souvent à une soumission et à l’enseignement de l’église romaine. Il y a par ailleurs une espèce de paradoxe (dans l’autre sens cette fois, le sens logique) à affirmer cette humilité. Quel orgueil en effet ! Pour moi, l’humilité est simplement ce rappel incessant de l’humus, de la terre. Ce rappel incessant de notre finitude et de notre errance justement.

Il resterait cependant à concevoir une humilité qui puisse être combative. Ce serait un vaste programme.

Guy

 

 

J'avais tendance à observer ce pseudo-événement  de loin, à ne pas me sentir concernée par cette grand-messe médiatique. Bien sûr j'avais remarqué avec agacement l'importance démesurée  donnée à ce décès par Télérama et même par le quotidien (pourtant régional) Ouest-France. Mais sans plus.

Ton billet d'humeur et le débat qu'il suscite me font réaliser qu'effectivement on ne peut rester indifférent à cette tentative de manipulation. 
Effectivement, Mickael Jackson a fait partie du décor lointain et du bruit de fond de ma génération et des suivantes. De là à nous faire croire qu'il appartient à notre histoire, qu'il en est un élément fondateur ou un pivot, il y a un glissement dangereux.  C'est là qu'il y a là manipulation. On manipule le besoin de s'émouvoir, de participer à une histoire commune, à des élans collectifs... besoins vitaux qui demeurent et subsistent depuis l'origine de l'espèce humaine, malgré notre société devenue si atomisée et cloisonnée.  Ce sont ces besoins intrinsèques de l'être humain qui  sont régulièrement manipulés par les régimes totalitaires, dévoyés par les pouvoirs.  On veut effectivement  créer artificiellement (combien honnêtement parmi les plus jeunes connaissaient Mickaël Jackson et écoutaient ses chansons avant sa mort?)  une émotion collective, à la manière d'une toile d'araignée où s'englueraient toute émotion vraie, toute singularité, toute pensée, toute résistance. Nous vivons bien dans une société qui utilise tous les ressorts des régimes forts dont le  fascisme (propagande, culte de la personnalité, fascination des foules...) mais avec  la séduction et la manipulation  plutôt que la force (ou combinant  les deux au besoin).

Mais l'émotion vraie, vitale,  ne peut être que d'essence unique et ne peut être à mon sens  que l'émanation de l'alliance des sens et de l'esprit (ce que je nomme l'esprit sauvage).

Marie-Josée Christien, 11 juillet 2009

Je partage l'esprit de ce qui vient d'être dit, surtout l'esprit sauvage. J'avoue que la mort de Mickael Jackson ne m'a fait ni chaud ni froid, j'ai pas regardé la télé, pas écouté la radio, zappé les pages de mon quotidien préféré qui en causaient, laissé Télérama chez le débitant de tabac... bref, j'y ai même pas pensé, j'ai même pas tout lu ici, tout juste compris l'esprit. Je préfère profiter des vacances pour aller voir les mouettes qui se marrent au petit matin sur la plage ou écouter le vent dans les pins, c'est marrant, on dirait la mer.

Bonjour de Larmor, et surtout, prenez soin de vous.

Mireille Le Liboux, arrivée là par la lettre de Spered Gouez, L'Esprit Sauvage.

 

Quelque peu consterné par le spectacle! Ce fut une belle et grande mascarade, peut-être la plus grande de ces derniers temps ! Quel déploiement de stupidité pour organiser l’évènement et tenter de faire perdurer un "mythe".

Michaël Jackson n’est qu’un fragment morcelé de vie, mis en pleine lumière sur des  ors, par autant  de constellations en chute libre qui tentent de participer, sans éclats, au vécu de   «l’idole » !

            Jacques Basse

 

On lit encore tout dernièrement ceci sur le blog de Philippe Nollet (http://philippenollet.canalblog.com) :

« Michael Jackson : la mort du Dieu Pan…

 [...]

… Tout être humain resté vivant ne peut être que touché, de plein fouet comme on dit dans les journaux, par cette proximité qu’on ressent dans cette perte. Je suis, personnellement, heurté par cette disparition, et par ce vide qui nous attend, nonobstant toutes nos découvertes – musicales et autres – à venir. Michael est mort, Prince peut verser quelques larmes, tout comme moi… »

Là encore n’en jetez plus et on peut lire en exergue à ce blog : « poésie et littérature à contre-courants », alors que l’on peut voir encore, dans la même page, que Philippe Nollet prépare une bio élogieuse de… Johnny Hallyday ! C’est ce qui s’appelle savoir manier l’antiphrase.

 

Enfin, pour en terminer là avec cet affligeant fait d’actualité, je ne résiste pas au plaisir de rapporter cette brève qui mérite bien le prix Nobel de la bêtise (mais celui-ci risque de ne jamais voir le jour, il y aurait à coup sûr trop de candidats), on demande l’attribution du pris Nobel de la paix 2010 à Michael Jackson :

« Nous, les signataires, estimons que Michael Jackson s'est donné, sans compter, tout au long de sa vie, pour améliorer la situation globale des enfants et de l'Humanité », peut-on lire sur le site ouvert par une étudiante en anthropologie de l'Université de Los Angeles. « Michael Jackson mérite sans l'ombre d'un doute le prix Nobel de la paix 2010 », ajoute le message, adressé à l'Institut Nobel d'Oslo.

Je ne sais trop combien de gogos signeront cette pétition sans seulement savoir que le Nobel n’est jamais attribué à titre posthume !

 

 

Vous voulez réagir ?

* Prénom (obligatoire) :

* Nom (obligatoire) :
* Adresse de messagerie (obligatoire) :

Numéro de téléphone :
* Message (obligatoire) :