Guy Allix, poète

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Visites... de la cellule :

 

 

... Enfin pas tellement au vent pour cette première fois quand les murs nous cernent...

 

Pierrot est mon ami, depuis 40 ans ou presque. Pierrot est mon ami, même si nous ne nous sommes pas écrit pendant 30 ans (Il est vrai que mes amis n'étaient pas bienvenus dans ce qui aurait dû être mon foyer). Un "ami véritable" et nous savions assez tous les deux, en lecteurs de Montaigne, ce que cela signifiait, en terme de ponctualité par exemple, quand il s'agissait d'être à l'heure au moment fatal, même pour moi dont la montre retardait de façon permanente.

J'ai repris contact avec lui récemment après avoir appris l'impossible. Un "pétage de plomb", un drame lié à un divorce douloureux - et je connais ! - et le doux Pierrot, l'ami de mes vingt ans, l'ami aux semelles de vent (il courait le 100 m en 10,7" (1)  !) est entre 4 murs à Saint-Martin de Ré pour quelques temps encore. Dans un lieu où "L'imaginaire, c'est ce qui te reste pour survivre et supporter le quotidien."

Putain de vie.

Il m'a envoyé ce beau texte, écrit en atelier d'écriture là-bas, où "le ciel est par dessus le toit, si bleu si calme" (nous adorions ce poème du pauvre Lélian !), quand le soleil rentre dans les cellules grâce à la complicité d'un professeur-animateur à qui je veux ici rendre hommage. C'est un simple logo-rallye mais ce qui se dit là dépasse largement le cadre d'un simple jeu d'écriture. Du reste le jeu d'écriture est rarement sans enjeu, ou sans en-je, comme le dirait mon autre ami Serge Cabioc'h.

 

(1) Une amie de Pierrot (donc une amie...) vient de m'apprendre que j'avais commis une erreur en écrivant d'abord 10,9"... Je me souviens encore d'une première page de L'Equipe avec Pierrot en photo à l'arrivée d'un 100 m presqu'à la hauteur de Roger Bambuck lui-même qui fut quelques instants co-recordman du monde du 100 mètres à Mexico en juin 1968. J'avais dérogé, pour Pierrot, à ma règle qui a longtemps été de ne pas acheter ce torchon anciennement collaborateur - sous un autre nom - et toujours fervent adepte de la crétinisation des masses en dépit de certains bonheurs d'écriture, Antoine Blondin par exemple. 

Je me rappelle aussi un 200 m pour les Départementaux à Rennes (la piste du stade Courtemanche était encore en cendrée à l'époque). Moi, le diésel, spécialiste du demi-fond, moi qui n'étais pas très rapide, je dois bien l'avouer, même si j'étais un bon finisseur, j'avais voulu m'essayer sur 200 pour justement tenter d'affiner cette fichue pointe de vitesse qui ne piquait pas assez mes concurrents. Je "faisais l'extérieur", Pierrot était au 3ème ou 4ème couloir, je ne sais plus. Ce dont je me souviens c'est que ce "salaud" m'avait déjà bien dépassé après 50 mètres.

 

 

MONOLOGUE DE PIERRE VOUS AVEZ DIT LIBERTE ?

 

2 jours ! Déjà 2 jours que je suis sorti de prison, que je suis libre comme on dit. Mais libre de quoi ? Les gens que je croise ne s'y trompent pas, ils sentent bien que je ne suis pas « normal ». Pourtant, j'ai fait des efforts pour m'habiller avec soin, du moins avec ce que j'avais, ce que le Secours Catholique m'avait donné. Mon visage est propre, rasé ; mes cheveux, enfin le peu qu'il m'en reste, sont peignés avec soin. C'est vrai que ça ne m'était pas arrivé depuis longtemps, mais dans cet univers fermé, isolé du monde, tu prends l'habitude de t'occuper de toi et tu t'en fous de l'image que tu peux donner aux autres. Chacun essaye de s'en sortir avec le moins de dégâts possibles, c'est tout. Alors pas question de vraiment communiquer. L'imaginaire, c'est ce qui te reste pour survivre et supporter le quotidien. Parler, pour quoi faire ? « Pour créer une passerelle vers un autre humain » ? Tu parles. Ça c'est le discours des psychiatres, mais eux-mêmes ne sont pas capables d'établir une vraie relation. Tout ce qu'ils font c'est d'essayer de voir la faille, le lapsus, le dérapage qui va leur permettre de te mettre dans une petite case de leur théorie. Et quand ils y arrivent ça les rassure, c'est jubilatoire. Mais toi là-dedans tu n'existes pas. Qu'est-ce que ça peut bien te faire leurs palabres ? Tous veulent te mettre dans des cases : le juge dans un code pénal, le surveillant dans ta cellule, le conseiller d'insertion dans la normalité sociale, le médecin dans sa nosographie, et tous -te mettent dans des statistiques destinées au ministère qui les met dans une armoire au fond d'un grenier. Et rien ne bouge. Les détenus restent dans leur solitude sans fin face à eux-mêmes, à s'attabler face au mur nu, miroir sans glace qui ne leur renvoie que le néant de leur inexistence.

 

Dès le moment où tu passes la porte de la prison, tu sens qu'il se passe quelque chose de bizarre, que tu n'es plus de ce monde-là, qu'il va falloir apprivoiser cet univers que tu ne connais plus que par la télé. Tu as perdu l'habitude d'avoir une vue aussi lointaine, aussi large. 3 mètres sur 2, ça c'était ton lieu de vie. La rue, ces voitures qui vont vite, tout ce monde qui s'agite, tu en perds la boussole. Mais où courent-ils donc ? Pourtant je connais la ville, mais je suis perdu. Je veux aller voir ma fille.

 

J'avais rêvé qu'elle soit là à ma sortie pour me conduire avec tact et douceur dans ce qui va être ma vie dorénavant. Sans doute a-t-elle eu un empêchement. Oui, c'est ça, elle n'a pas pu venir parce qu'elle travaille, ou alors les enfants, ou la grève des trains, ou que sais-je ? Mais oui c'est sûr, elle serait venue si elle avait pu, mais elle n'a pas pu. C'est dommage ! Alors c'est moi qui vais aller chez elle. Je lui ai écrit souvent, j'ai son adresse en tête. Sans doute avait-elle égaré la mienne car je n'ai jamais eu de réponses. Elle a toujours été tête en l'air. Toute petite c'était déjà ça. Ma fille ! Je vais lui offrir des fleurs, elle les aimait beaucoup, surtout les iris bleus. Je demanderai à la fleuriste la fleur avec le rhizome, comme ça, ça lui restera plus longtemps et elle pensera à moi, même si c'est sûr qu'elle ne m'a pas oublié. En même temps, j'ai peur. J'ai quitté une petite fille et je vais retrouver une femme. Et elle, si elle ne me reconnaissait pas ? Je lui ai envoyé des photos, mais on change tellement vite.

 

Je suis arrivé devant la maison. C'était une belle maison. Dans le jardin on entendait des cris d'enfants. J'ai profité de ce moment où, pour la première fois, j'entendais mes petits-enfants que je n'avais jamais vus. Tout ça respirait le bonheur. J'ai levé mon bras pour tirer la sonnette et j'ai vu ma chemise élimée, ma veste trop courte avec des taches de graisse. Mes mains me sont apparues grossières et vulgaires. Je me suis senti étranger dans ce quartier trop propre. Alors j'ai abaissé mon bras. J'ai déposé les fleurs devant le portillon et j'ai repris ma petite valise. Je suis reparti en traînant les pieds et j'aurais sans doute pleuré si toutes ces années de prison ne m'avaient pas desséché le cœur. Une fleur a besoin de soleil pour grandir, un homme aussi. Je suis une fleur fanée. La vie est partie et je reste à errer dans la ville comme une ombre à laquelle personne ne fait attention. Chacun ses petites misères. Alors vous pensez, celles d'un ancien prisonnier, d'un assassin, ce rebut de la société qui fait honte à toute l'humanité, si on s'en moque.

 

De toute façon, en ce mois de janvier, les gens étaient pressés. C'étaient les soldes et rien n'était plus important.

Pierrot