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Nguyên Chi Thiên

 

Après la découverte d’une jeune poétesse italienne, Camilla Panichi, que le site a publiée pour la première fois, nous trouverons cette fois un poète vietnamien mondialement connu après avoir passé 27 ans dans les geôles de la République « démocratique » du Viêt Nam, geôles dont il n’a été libéré en 1995 que grâce à une intense pression internationale (on eut même en France un message très émouvant d'Emmanuelle Béart réclamant sa libération en 1991). Plus qu’un grand poète, nous donnons à lire ici avec Nguyên Chi Thiên un exemple de dignité.

   

 

Nguyên Chi thiên à son bureau à Saint-Lô (2000)

(photo de Guy Allix)

 

PASSION ET RÉSISTANCE

Les fleurs de l'enfer de Nguyên Chi Thiên

 

 

J’ai rencontré Nguyên Chi Thiên à Saint-Lô (le Chef-Lieu de Follain), il y a quelques années alors que la ville l’accueillait dans le cadre du réseau des villes refuges. On pouvait le rencontrer marchant lentement dans les rues. Ce n'était rien apparemment qu'un modeste passant mais quand vous aviez la chance de discuter un peu avec lui vous enviez alors son immense culture française... Un passant oui, mais Nguyêng Chi Thiên est un de ces passants considérables qui marquent à jamais la mémoire des hommes.

 

Après 27 ans de goulag vietnamien, la parole de Nguyên Chi Thiên se donnait alors à lire en français dans un recueil bilingue, Fleur de l’enfer, qui permettait de découvrir aussi les charmes de l'écriture voire de la langue vietnamienne. Le titre, qui s'inspirait naturellement de Baudelaire que le poète vietnamien avait beaucoup lu, nous dit assez qu'on ne trouve pas là de petites romances ou des petites fleurettes pour cœurs en bourgeon.

 

C'est là une écriture très dure, âpre, pleine de rage et de souffrance et de malheur. Pleine de révolte aussi. Elle nous rappelle que la poésie n'est belle et essentielle que lorsqu'elle est rebelle et qu'elle revendique la dignité de l'homme. Il ny a rien là que l'essentiel. Poésie engagée, engagée à jamais. Derrière ces textes il y a tout le drame, le vrai malheur d'un homme qui a résisté jusqu'au bout, qui a su bâillonner le silence.

 

Dès l'âge de 22 ans, Nguyên Chi Thiên, par ailleurs professeur d'Histoire, va connaître la prison et les fers. Il a osé enseigner à ses élèves nord-vietnamiens une leçon qui n'est pas conforme à la « vérité officielle » (selon laquelle le Japon aurait perdu la guerre grâce à la Russie). Dire que le Japon a perdu la guerre du fait des deux bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, cela suffit en 1961 pour être emprisonné trois ans et demi au Nord-Vietnam.

 

Après 1966, Nguyên Chi Thiên entre définitivement en résistance et compose des poèmes virulents que ses amis se récitent. Il est dénoncé et sera interné dans un camp de concen­tration. Et là il va continuer ! Passionné de poésie et de littéra­ture française : il est capable de réciter de mémoire de long passage de nos plus grands poètes... il avait pu rêver d'amour, il avait pu rêver de caresser la muse pour les demoiselles. Mais il « écrit » tout autrement. Et pourtant rien ne lui est donné bien sûr pour écrire : c'est le dénuement le plus absolu et les fers aux pieds. Alors le poète compose de mémoire ses poèmes : plus de 800 !

 

Il est libéré en 1977 (ses parents sont morts pendant sa détention...) et copie alors ses textes. Le 14 juillet 1979, se sentant menacé, il réussit à remettre à l'ambassade d'Angleterre 400 poèmes et ce dans des conditions très difficiles. Arrêté aussitôt après sa sortie de l'ambassade, le poète passera encore « 12 ans, trois mois et treize jours en prison » avant d'être libéré grâce à la pression internationale. Le parti le laisse finalement quitter son pays en 1995.

 

Depuis, Nguyên Chi Thiên travaille à dénoncer partout où il passe cette horrible oppression qu'il a subie et les adversaires de la liberté. Une édition de ses poèmes était parue en 1996 en version anglaise : The flowers of hell. On attendait une version française. Grâce à Nguyêng Ngoc Quy et Dominique Delaunay (qui n'était autre que le poète adjoint à la culture de la ville refuge) nous pouvons lire maintenant cette poésie en français (certains textes se donnent à lire dans deux traductions différentes) dans un recueil publié par l'Institut de l'Asie du Sud-Est.

 

On ne parle pas d'une telle poésie. On ne peut vraiment écrire sur elle car tous nos mots apparaissent alors dérisoires après la souffrance qui a inspiré les mots de Nguyên Chi Thiên.

Cette poésie là se rumine comme une longue vengeance. Ecoutez plutôt :

 

« Il n'y a rien de beau dans mes poèmes

comme dans la mangeaille qu'on s'arrache, la mise aux fers,

le sang des tuberculeux.

Il n'y a rien d'élevé dans mes poèmes

comme dans la mort, la sueur, et la crosse des fusils.

Mes poèmes sont faits d'horribles visages

comme ceux du Parti, du Comité Central, des leaders.

Mes poèmes manquent d'invention :

Ils étreignent la réalité de la prison, de la faim et de la douleur.

Mes poèmes ne s'adressent qu'au plus grand nombre

Pour qu'il déchiffre le coeur infernal du démon rouge !»

 

On vous le disait : il n'y a rien là que l'essentiel, qui nous plonge dans le silence et la révolte. Contre la terreur, d'où qu'elle vienne, la révolte n'est qu'un devoir.

Oui, ce n’est pas une poésie « plaisante », mais une poésie résistante (pléonasme…) nécessaire, infiniment nécessaire, une poésie à côté de laquelle bien des petits mots de nos cuistres de salon et toute cette littérature jetable de notre rentrée littéraire passent pour complètement dérisoires.

Guy Allix,

(cette présentation de Nguyên Chi Thiên avait été publiée dans les Cahiers du Sens en 2001, je l’ai légèrement remaniée et réactualisée pour la circonstance)

 

 

A lire :

Fleurs de l'enfer, Nguyên Chi Thiên, textes traduits par Nguyên Ngoc Quy et Dominique Delaunay, avec une présentation de Dominique Nédellec, Institut de l’Asie du sud Est, 2000.

 

Note : j’avais noué avec Nguyên Chi Thiên une belle amitié. Mon fils Tristan, qui m'accompagnait souvent dans mes rencontres avec l'auteur, qui assistait même avec moi à des rencontres publiques où Nguyen intervenait, admirait l’homme et le poète. A tel point qu’il avait voulu l’inviter pour son anniversaire en 2001 et le lui avait dit. C'eût été son plus beau cadeau et j'aurais été aussi particulièrement heureux de cette rencontre qui pouvait contribuer  à l'épanouissement de mon fils. Mon ex-épouse s’y est fermement opposée. Elle n’allait tout de même pas inviter dans "sa" maison un repris de justice ! Un repris d’injustice !...

Un diktat de trop de la part de Mme Veto qui s'y entendait bien en matière de tyrannie occulte... 

Après cette invitation ratée, je n’ai plus revu Nguyêng Chi Thiên tant j’avais honte, je l'avoue, et j'ai obtenu la liberté conditionnelle ("Tu pars mais je garde les meubles et la maison et tu paies les dettes communes...", dettes communes dont Mme Veto était largement à l'origine) un peu plus tard. Toute proportion gardée bien sûr, j'ai quitté ma propre geôle (j'y étais resté 27 ans moi aussi).

 

 

 

Le style.

 

 

Le style est le cerveau, le coeur,

C'est l'âme même de l'auteur.

Notre régime foisonne en

Choses odieuses de Satan

Pour de vrais coeurs, de vrais cerveaux,

On n'en retrouve que des faux

Qui exhalent une odeur infecte...

Mais avec une vue circonspecte,

On y détecte des estomacs,

Des valets de plume, de vrais bâtards

 

 

 

Indigent.

 

 

Indigent, affamé, avec deux repos sombres,

Vieux, piteux, je survis seul avec mon ombre.

S'éloignent peu à peu les proches parents,

Et la police frappe à la porte souvent !

La vie devient dégoûtante, nauséabonde,

Et cependant, on n'en a pas de seconde.

Aussi, ma flamme, je dois la pousser bien haut

Pour ne pas regretter en entrant au tombeau !

 

 

 

Le Marxisme.

 

Le Marxisme utopique appelle à la haine,

C'est vraiment contraire à la nature humaine;

Ses apôtres, bouchers inconscients

Ont fait couler tant de larmes et de sang.

Que de crimes énormes ils ont commis !

Quand le Marxisme est né, à Londres, à Paris,

On circulait encore en cabriolets ;

Aujourd'hui, à l'ère des avions, des fusées,

Si ces idiots s'obstinent à le maintenir,

A nous serrer l'estomac sans coup férir,

Comment le pays pourra-t-il décoller ?

Il nous faut, sans tarder, le foutre au feu d'emblée.

Nous verrons nos marmites de riz se remplir,

La liberté et la Prospérité se réunir !

 

 

 

 

En regardont ma ration de riz.

 

 

Devant ma ration de riz - supplice de Tantale -

Dans la souffrance, ma rage me met à mal :

Ils me découpent choque tranche de viande,

Me sucent, misère, chaque goutte de sang.

Moins qu'un chat, ils me donnent à manger chichement

Se réjouissent de me voir en sac d'os cliquetant

Titubant, le teint vert, les yeux ternes, tremblant.

Ils me disent que je suis bien chargé d'énergie,

Qu'en douce, j'écris des poésies,

Que je continue mon dessein d'avilir le Parti.

Pour la deuxième fois, aux yeux du monde entier,

Ils jurent de me mettre à genoux, tête baissée,

Avolant ma tristesse, l'amertume au gosier,

 Jusqu'au jour où l'on va m'enterrer ;

Que j'emporte dans la tombe mes poèmes cachés,

Demande au Roi de l'Enfer de les éditer,

Et aux vers de terre de les déclamer !

 

Sans réponse, je prends

Un mouchoir pour m'essuyer le front brûlant

Comme le rouge soleil, même à son couchant.

 

 

 

 

Quand le sel.

 

Quand le sel si salé donna un goût sucré,

Quand les feuilles amères du manioc devinrent parfumées,

Ce fut le moment où je pris sang et crachat mélangés,

Sur le portrait de Marx et Lénine, à tout prix, j'appliquai,

Même au prix d'être crucifié.

 

 

 

Si on me demande.

 

 

Si l'on demande ce que j'attends de la vie,

Me sachant en prison, vous direz : liberté,

Pour l'affamé, vous répondrez : la satiété.

Mais non, en ce monde par les Cocos régi,

Toutes ces notions se réduisent en chimères.

Quiconque y croit, à ces misères, Pour la survie,

Doit courber l'échine, s'agenouiller devant l'ennemi.

Dans ce challenge en endurance avec les prisons,

Je n'ai que ma poésie chérie,

Et mes deux scléreux de poumons.

Pour le combat, pas de sottise ni lâcheté,

Pour vaincre l'ennemi, je dois vivre mille années !

 

 

 

De la pensée à l’action.

 

 

De la pensée à l'action,

Il faut du verbe comme jonction ;

Sur les flots du fleuve totalitaire,

Construire un pont est une chimère.

Bien vivant, jour et nuit, le langage

Sans bruit, conduit la pensée vers l'autre rivage,

Perçant mille réseaux de chaînes et de camps

Qu'à la place du pont, le Parti étend.

Echappée du crâne, s'éclate la pensée,

Et, un jour, mille exploits elle crée.

 

 

 

 

Comment peut-on vivre ?

 

 

Comment peut-on vivre de cette façon longtemps,

L'avenir transpercé par le cruel présent ?

Qu'est-ce le passé ? Une suite de jours longs

Ecrasés par le fer, quelle désillusion !

 

Boxeur, de combats suspendu, toute la vie,

Avant même de pouvoir monter sur un ring,

Par Marx et Lénine, agressé au forcing,

K.O., je m'allonge sous les intempéries,

 

Poète à l'âme par l'angoisse torturée,

Dont le bonheur s'est très tôt séparé,

Ma foi en l'avenir s'est vite émiettée,

la geôle et les maux se liguent pour m'écraser.

 

J'endure des jours d'infinies convulsions,

Rêves de patates, des jours de privation

Qui enterrent vivantes toutes mes ambitions,

A part ma dignité, mon amour, ma raison.

 

 

 

La Muse.

 

Ma Muse raffole de liseron d'eau salé,

Rêve d'un bol plein de riz, ogresse affamée ?

Sans nutriments, parfois, ses pieds chancellent,

Elle tombe d'une masse, voyant trente six chandelles.

De vin sacré, je n'ai jamais goûté,

Mais des vers de talent, j'en ai souvent écrit,

Mes poèmes, d'immenses souffrances sortis,

Coulent à flot, cervelle et sang bouillants mêlés.

 

 

 

Le criminel : le drapeau à l'étoile jaune

 

 

Vieille femme, comment se fait-il qu’à soixante ans

On ne vous autorise pas à vendre vos patates ?

Grand-père, pourquoi à soixante-douze ans,

Ne vous épargne-t-on pas de courir les réunions politiques ?

Je suis un homme épris de liberté ;

Pourquoi ne cesse-t-on pas de m'emprisonner ?

Et toi, mon ami, qui n'était qu'un simple soldat

Comment se fait-il que la police vienne encore t'arrêter ?

Jeune enfant, tu n'as pas beaucoup fréquenté l'école ;

Pourquoi t'a-t-on mis à travailler sur un chantier ?

Un de mes amis est érudit;

Pourquoi est-ce maintenant un tuberculeux

Jeté d'un emploi de travaux public à un autre ?

Comment peux-tu, fils d'un ancien lettré,

Comment peux-tu avilir ton visage jusqu'à devenir un pickpocket ?

Et toi, aussi belle, aussi chatoyante qu'un ruban de soie,

Pourquoi te vends-tu pour un simple bol de soupe ?

Point n'est besoin de chercher loin l'origine de tous ces drames :

Le criminel, c'est le drapeau à l'étoile jaune !

 

 

 

Le camp, c'est votre maison.

 

 

« Le camp c'est votre maison !

Et ses membres en sont les maîtres »

« En tant que pionniers exemplaires, travaillez deux fois plus que les autres ! »

«Rivalisez d'enthousiasme à la construction du camp ! »

 

Le camp est en réalité un camp de concentration ;

Et ses membres sont des prisonniers regroupés ;

Minés par la faim, voués à une mort lente ;

Les quelques slogans ci-dessus suffisent

A montrer la vraie nature de ces marxistes-léninistes.

 

 

 

Prisonniers évadés

 

Deux prisonniers qui s'étaient évadés furent abattus

Même après qu'ils eurent levé les mains ;

Leurs corps, abandonnés sur le bord de la route,

Devaient servir d'exemple aux autres.

Il n'y a que les rats de la jungle à être heureux :

Le Parti les a conviés à manger toute la nuit Jusqu'à satiété !

Le lendemain, chose difficile à concevoir,

Les yeux et les oreilles ont disparu,

Et les mains et les pieds

Ne montrent que des os rongés.

Alors, au tour des mouches d'être de la fête,

Pullulant dans un horrible essaim noir !

Même les geôliers sont malades,

Ils crachent et nerveusement allument leurs cigarettes,

Et donnent ordre aux kapos

D'aller enterrer les deux cadavres.

 

 

 

Il y a

 

 

Il y a un sifflement de train dans une gare lointaine,

Des injures, des aboiements, des gloussements de poules,

Des voix de femmes, aussi ;

Il y a le parfum du paddy mûr, le chant des oiseaux

Et des enfants qui jouent quelque part, alentour,

Des passants qui rient et qui parlent,

Une chanson d'antan chantée

Dans la brume du crépuscule...

Tant d'années se sont engouffrées dans l'entonnoir du temps !

Je me couche, inerte comme un cadavre,

Ô vaste monde, comme je regrette tout ce qui vient de toi !

 

Tous ces poèmes sont extraits de Fleurs de l'enfer

 

 

 

Une intervention de Nguyen Chi Thien, le 8 Novembre 1995, devant le parlement américain

Monsieur le Président,

Honorables Membres de la Commission des Relations Internationales du Congrès

Je m'appelle Nguyen Chi Thien, auteur du recueil de poèmes intitulé Hoa dia Nguc (La Fleur de l'Enfer). Tout d'abord, je voudrais exprimer ma gratitude auprès des honorables membres du Comité des Relations Internationales du Congrès, spécialement ceux du Sous-Comité des Opérations Internationales et des Droits de l'Homme et du Sous-Comité pour l'Asie du Pacifique, d'avoir permis que je sois présent aujourd'hui pour parler de la question des droits de l'homme au Vietnam.

Comme les contraintes du temps ne me permettent pas une longue élaboration de la situation catastrophique des droits de l'homme dans mon pays, je me contenterais de résumer pour vous donner seulement un schéma le plus réaliste possible des violations grossières des droits de l'homme qui ont été commises depuis --au moins-- 1954, quand pour la première fois, les communistes prenaient le plein pouvoir sur la moitié Nord du Vietnam. Des dizaines de milliers de gens ont été exécutés durant la période de la "réforme agraire" (1953-1956); plusieurs dizaines de milliers des soi-disant propriétaires de terre ont été envoyés en prison ou en exile, et le nombre des propriétaires terriens qui périssaient en prison était plusieurs fois plus élevé que celui de ceux qui sont exécutés sur les places publiques suite aux dénonciations. Je voudrais préciser ici que les propriétaires terriens dont je parle ne répondaient pas aux mêmes normes que dans les autres pays. Au Vietnam, durant ces années, il vous suffisait de détenir la moitié d'un hectare pour être qualifié de propriétaire terrien. Et le pourcentage des propriétaires terriens par rapport à la population entière était fixé arbitrairement à 5 et 7 pour cent.

En 1961, Ho Chi Minh a signé de sa main un décret ordonnant la concentration et la rééducation de plusieurs centaines de milliers de ceux qui ont servi dans l'armée et le gouvernement de Bao Dai et de ceux qui sont mécontents avec le nouveau régime. Dans la foulée, les bonzes bouddhistes, les prêtres catholiques, les bourgeois et les intellectuels étaient envoyés dans les camps de travail. Ils étaient appelés prisonniers politiques quoique la plupart d'entre eux n'avaient jamais fait de la politique dans leur vie. Le nombre de délinquants arrêtés et détenus dans les mêmes camps était encore plus important. Presque tous n'ont jamais été jugés par un tribunal; la police de sécurité est toute-puissante pour décider de leur sort.

Des millions de gens ont été tués dans la guerre appelée de libération du Sud. Cette guerre n'est en réalité qu'une agression visant à imposer le communisme sur tout le pays et dans une deuxième étape, à toute l'Asie du Sud-Est. Après la chute du Sud Vietnam en 1975, des centaines de milliers ont été envoyés remplir les goulags vietnamiens. On n'avait pas besoin d'un bain de sang qui serait trop compromettant. Mais le résultat était tout autant. Sous le régime communiste, des centaines de milliers de gens ont péri de famine, de froid ou tout simplement dénué de tout au fin fond de la jungle. La vie et la mort sont aux mains du Parti Communiste Vietnamien (PCV).

Depuis la chute du système socialiste et l'évanouissement du paradis marxiste-léniniste, le gouvernement vietnamien devait réajuster par la politique du "doi moi" (rénovation) qui consiste en une ouverture économique, une libération de la culture de ses chaînes, et un certain nombre de réformes politiques mineures. Mais quelle réalité cachent ces mesures? Sur le plan économique, elles permettent à la population de s'adonner à des petits commerces, tandis que le pays ouvre la porte aux dollars de l'étranger. Grâce à ces billets verts, le Parti peut doubler, même tripler le salaire de l'armée, de la police de sécurité, leur donnant des maisons et des terres, pour les utiliser à des fins de répression contre la population, achetant leur fidélité absolue et les enjoignant à tirer sur les dissidents.

Au Vietnam à l'heure actuelle, l'argent devient le maître suprême, la corruption est partout, à tous les échelons. Un petit nombre s'enrichit rapidement, la plupart est constituée par les familles des membres de haut grade du PCV. L'écrasante majorité de la population vit toujours dans la misère.

Que dire de la libération de la culture de ses chaînes? La culture et l'art sont l'âme du peuple. De quel droit le PCV l'enchaîne-t-il ? En réalité, la libération de la culture de ses chaînes n'est qu'un desserrement provisoire de l'étau du contrôle gouvernemental pendant quelques années (1978-1991). Le PCV détient toujours le monopole des médias, des imprimeries et des organismes d'édition. Le patron d'un journal, le directeur d'une maison d'édition, d'une imprimerie doivent être les membres sûrs du Parti. Même muni de telles précautions, le PCV n'est pas tranquille, il lance toujours sa police de sécurité pour tout épier et contrôler. Le peuple n'a tout simplement aucun droit de parole dans la société, il ne lui est permis de lever la voix que pour chanter les louanges du PCV et de l'Oncle Ho.

Que dire de la réforme politique ? Elle n'a jamais existé ! L'Assemblée Nationale appartient au PCV, l'Union des Travailleurs (syndicat officiel) appartient au PCV, l'administration à tous les échelons appartient au PCV. Tout appartient au PCV. Bouddha et le Christ doivent aussi appartenir au PCV! Le Parti cherche tous les moyens pour contrôler les religions. Les prêtres et les bonzes qui réagissent vont tout droit à la prison. Photos et bustes de Ho Chi Minh trônent même dans les pagodes. Les officiers de police déguisés en bonzes sont innombrables. L'Eglise Catholique doit quémander au PCV l'approbation préalable avant de sacrer les évêques, ordonner les prêtres ou embaucher les professeurs pour enseigner dans ses séminaires. L'Eglise doit se contenter de ce qui est accordé par le PCV, et se trouve ainsi dans un perpétuel manque de tout.

Tout individu, qu'il soit membre du Parti ou non, osant faire allusion au pluralisme, au multipartisme, à la démocratie, la liberté, portant atteinte au Marxisme, à Ho, au PCV, est arrêté et mis en prison. C'est le cas de MM. Nguyen Dan Que, Doan Viet Hoat, Hoang Minh Chinh, Do Trung Hieu, Nguyen Ho, Nguyen Dinh Huy et de tant d'autres que je n'arrive pas à tous les énumérer.

M. Mc Namara en écrivant son récent ouvrage montre qu'il ne connaît rien du Vietnam et des Vietnamiens. Ce cerveau artificiel a en plus porter atteinte à la mémoire des Américains qui ont combattu, sacrifié leur vie pour la liberté et la démocratie du Vietnam et aussi des Etats-Unis d'Amérique. Il n'a pas compris que le Monde Libre a emporté la victoire totale lorsque le système socialiste dégringole, et que cette chute est en partie due aux vaillants combats livrés au Vietnam, en Corée, en Afghanistan, combats qui ont contribué à éroder la force du communisme et à exacerber ses points faibles. Nous déplorons le sacrifice en vies humaines et en argent des Etats-Unis; mais nous aimerons poser cette question : Existe-t-il une bonne action qui ne coûte rien? Si tel est le cas, le monde entier serait peuplé de bons Samaritains. L'Histoire a été témoin bien de pertes des petites batailles qui contribuent à la victoire finale d'une guerre. La guerre du Vietnam est la petite bataille et la victoire finale est la chute de l'empire socialiste. Lorsque ma santé me le permettra, j'écrirai un article analysant dans les détails les erreurs naïves de cet ex-ministre de la défense.

J'ai vécu plus de 40 ans au coeur du communisme. Je comprend parfaitement qu'il n'existe aucune pression internationale capable de forcer les dirigeants du Vietnam actuel à accepter le pluralisme, le multipartisme, la démocratie et la liberté. Car cela équivaut à un abandon du pouvoir monolithique, de tous les intérêts et profits illégaux. Ces valeurs ne peuvent être instituées qu'une fois le Parti miné par les luttes intestines et se désintègre de lui-même. Actuellement, les luttes internes sont en progression au sein du PCV.

Mais, dans l'immédiat, je pense que les Etas-Unis d'Amérique et le monde peuvent user de leur influence sur Hanoi afin de sauver les prisonniers de conscience toujours martyrisés dans ses prisons de la honte. C'est une entreprise urgente, car leur âge avancée, la durée et les conditions de détention sont autant de facteurs qui menacent leur propre vie. J'en appelle instamment à la conscience de l'Humanité d'oeuvrer avec détermination, par tous les moyens, afin d'obliger les communistes vietnamiens à rendre rapidement et sans condition la liberté à tous les prisonniers de conscience. Les familles des détenus et le peuple vietnamien tout entier attendent impatiemment ce moment. Ne les laissez pas désespérer. Je pense que c'est aussi une mission, un ordre venus des coeurs justes et charitables.

Pour terminer mon témoignage, je voudrais remercier le Gouvernement et le Congrès des Etats-Unis d'Amérique ainsi que tous ceux qui ont contribué de près ou de loin à me permettre de poser les pieds sur le sol de la capitale du Monde Libre, et d'avoir l'honneur de vous apporter en ce lieu mon témoignage.

8 Novembre 1995
Nguyen Chi Thien