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Boris Vian nous a quittés depuis 50 ans déjà mais il reste très présent. Notamment par cette chanson (écrite le 29 avril 1954, en pleine guerre d'Indochine) qui m'accompagne depuis 40 ans et que je voudrais inscrire comme un signe au devant de ce site. Je la donne à lire dans sa première version avant que Mouloudji ne suggère à l'auteur de L'écume des jours d'en changer la fin :
« La complainte qui va devenir un hymne pacifiste s'achève par un quatrain plutôt menaçant :
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que j'emporte des armes
Et que je sais tirer.
Boris sent bien que cette chute est bizarre, qu'elle jure avec le reste. Mais elle lui est venue spontanément. Il n'est pas le premier pacifiste à vouloir utiliser les armes pour mieux se faire comprendre. Louis Lecoin, l'un des plus célèbres, excédé par ses contradicteurs, tira des coups de feu en l'air dans un congrès de la CGT en 1921...
C'est vrai que ce déserteur qui veut tuer des gendarmes pour ne pas aller se battre, c'est curieux. Mouloudji le lui fait remarquer; il est intéressé par la chanson mais n'approuve pas cette fin. Boris est d'accord avec lui. Cependant il bute dessus. Ils trouvent ensemble cette chute :
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer. »
Claire Julliard, Boris Vian, Folio biographies
Ce fait est attesté depuis longtemps mais bien peu osent chanter le texte dans sa version primitive. Et pourtant quoique puisse dire Claire Julliard, la fin de la version primitive n’est pas plus "bizarre" que celle de la version seconde. En effet que signifie ce verbe "prévenir" quand il n’y a plus de danger pour les gendarmes ?… Cette fin proposée par Mouloudji... est, par la présence "bizarre" de ce verbe, un non-sens. Il n'est pas "curieux" par ailleurs de ne pas vouloir mourir sous les balles de la répression. Au moins si la première version s’en prend aux gendarmes, elle ne martyrise pas la langue. Et l'on ne dira pas non plus que le mot "pacifiste" est synonyme de "poire".
Il me plaît par ailleurs que cette chanson ait été écrite l'année du centenaire de l'auteur du "dormeur du val"... lui qui, comme Boris, n'atteignit pas les 40 ans. Comme une preuve que l'esprit de résistance traverse les siècles quand bien même ceux qui le portent ne font pas toujours de vieux os.
Le déserteur
Boris Vian
Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter
Depuis que je suis né
J'ai vu mourir mon père
J'ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers
Quand j'étais prisonnier
On m'a volé ma femme
On m'a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins
Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens:
Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir
S'il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que j'emporte des armes
Et que je sais tirer