LE PETIT PEINTRE ET LA VAGUE
En guise de préface :

Lettre de J.M.G Le Clézio, 21 juin 1998
Aujourd'hui, c'est l'automne et il fait un grand vent. Un vent qui souffle très fort comme s'il voulait arracher tout ce qui se trouve sur la terre : les arbres, les maisons, les hommes, la mer elle-même.
Et, justement, le Petit Peintre s'est levé très tôt ce matin car il a décidé d'aller à la mer. Ce n'est pas un temps pour aller à la mer ! me direz-vous. Eh bien si ! Car la mer n'est jamais aussi belle que lorsqu'elle se déchaîne comme une grande passionnée qu'elle est.
****
La mer n'est jamais aussi belle que lorsqu'elle nous montre que l'on est tout petit et que même ceux qui se croient très grands, très importants, et qui jouent aux hommes très sérieux et très graves redeviennent, face à elle, les fragiles petits enfants qu'ils sont en fait.
Et puis le Petit Peintre ne va jamais à la mer pour prendre des couleurs. Il n'a pas besoin d'aller voler des couleurs au soleil : c'est lui qui transporte les couleurs et qui donne la lumière au monde. Quand le Petit Peintre va à la mer, c'est pour piéger la lumière.
Et, aujourd'hui, il a décidé de capturer une vague dans les fils de ses pinceaux, dans les filets d'une toile.
****
Le petit Peintre a, cette fois, repris tout simplement les matériaux qu'il connaissait quand un jour, il était allé très loin sur la mer dans sa grande exploration à la recherche des couleurs. Il compte ainsi rapporter chez lui le souffle et la fraîcheur de l'océan.
Oh ! il ne s'agit pas de capturer une petite vaguelette qui vient mourir à nos pieds comme une étourdie. Non il veut capturer une grosse vague, une énorme vague. La plus grosse vague de la plus énorme tempête. C'est pourquoi le Petit Peintre pense que, maintenant, les conditions sont réunies pour réaliser son chef-d'oeuvre.
****
Alors que tout le monde se calfeutre derrière les volets des maisons encore aveugles et que Tristan et sa maman dorment encore dans leur maison toujours ensoleillée, même par ce mauvais temps, il sort avec son matériel sur ses épaules, avec sa plus belle toile sous le bras. Il a pris son plus gros chevalet, trois tubes de peinture seulement (un bleu, un blanc et un noir), une très grosse brosse pour prendre la vague de vitesse et encore quelques pin¬ceaux pour apprivoiser l'écume.
Et il s'en va péniblement contre le vent qui fut pourtant son ami quand il partait à la recherche des couleurs mais qui, maintenant, est d'une jalousie féroce : le Petit Peintre ne vient-il pas lui voler ses vagues, mettre en cage sa fureur? Notre ami lutte contre cette tempête qui voudrait bien l'empêcher de faire son oeuvre.
****
C'est même une lutte horrible! Cent fois le Petit Peintre recule sous les assauts de son ennemi. Un moment on peut croire que celui-ci va l'emporter dans les nuages. Mais le Petit Peintre s'accroche à la terre et avance toujours. Il sait que son combat contre le vent il ne pourra le gagner que les couleurs à la main.
Il arrive finalement dans une jolie petite crique où le vent s'amuse comme un fou à tourner en rond et à rugir et où les vagues tentent de briser les rochers les plus fiers.
****
C'est très dur d'installer son chevalet dans ces conditions mais le Petit Peintre est plus têtu que la plus obstinée des tempêtes. Vingt fois le chevalet s'envole ; vingt fois le Petit Peintre le remet en place.
Enfin il enfonce les pieds du chevalet dans le sable. Il l'attache avec des fils et des piquets comme si c'était là une tente et c'est vrai que c'est une tente : celle qui abrite le rêve. Et il n'y a jamais d'élément assez fort contre le rêve. Pas même le plus énorme des énormes ouragans.
****
Alors le Petit Peintre prépare sa palette, il mélange soigneusement ses trois couleurs, prépare toutes les nuances possibles. Et il regarde la mer. Intensément.
La mer qui semble venir vers lui, qui semble, avec l'aide du vent furieux, vouloir les dévorer tout entiers, lui et sa pein¬ture, lui et son génie . Mais il en faut plus pour faire peur au Petit Peintre. Car c'est un grand artiste. Il n'a peur que du vide, du silence, de l'absence des couleurs et des formes. Il n'a peur que de l'absence d'amour dans le monde.
****
Le Petit Peintre regarde donc la mer. Il veut choisir sa vague. Ce doit être en effet la plus grosse vague, la plus énorme vague, celle que le vent enverra pour le dévorer. Et il la voit au loin qui se lève, tout à la fois majestueuse et terrible, roulant l'écume de sa colère. Elle vient à lui, elle vient le prendre, mais le petit peintre a levé sa brosse et l'approche, tremblante, de sa toile. Et la vague est presque sur lui, elle s'enroule autour de son corps et le renverse. Il semble qu'elle va l'emporter dans les profondeurs mystérieuses de la mer. Mais le Petit Peintre s'arme de tout son amour et jette toutes ses forces dans la bataille. Finalement en trois coups de sa grosse brosse il fait entrer docilement la vague et sa colère dans la toile. Il la fait entrer avec le ciel et les nuages gris.
****
C'est comme un souffle furieux du monde, une ondulation terrible d'une couleur jamais donnée encore par un peintre.
La vague est prisonnière et les nuages et la plus terrible des tempêtes. Il ne reste plus au petit peintre qu'à apprivoiser les dernières nuances de l'écume et les dernières écharpes nua¬geuses avec ses pinceaux les plus fins.
Tout entier pris par son travail, il n'a même pas remarqué que le vacarme s'est brusquement arrêté et que le chant des mouettes a repris dans l'air soudain calmé par sa magie.
****
Le Petit Peintre pose donc simplement ses initiales en bas, modestement, dans le coin droit du tableau. Il s'assied sur le sable devenu tout chaud de rêve et attend que la brise marine éternise les couleurs .
Quand elles ont pris leur dureté définitive, quand elles se sont gonflées de toute la lumière du soleil revenu, il range son matériel, repose son chevalet sur ses épaules, prend son tableau sous son bras et s'en va heureux sur le chemin de sa maison.
****
Le Petit Peintre rencontre des gens qui s'étonnent de cet arrêt soudain du vent, de ce brusque retour du ciel bleu. Il leur dit simplement "bonjour" et c'est vrai que le jour est bon maintenant. Il ne leur dira pas ce qu'il a fait. Comme tous les peintres, comme tous les poètes, il ne sait pas bien lui-même ce qu'il a fait. Il ne dira pas à ses amis qu'il a capturé la plus grosse vague et le plus gros ouragan dans sa toile.
Le petit peintre est un grand artiste et les grands artistes sont comme ça. Ils ne disent pas : "Vous savez, Moi, j'ai capturé la lumière et le tremblement du bonheur !" Ils ne disent pas : "Moi, vous savez, j'ai apprivoisé la vague et le vent et la vie !"
****
Non, les grands artistes se contentent de peindre, simplement, et quand les gens viennent les voir ils sont heureux de dire: "bonjour", simplement, et d'offrir un vrai sourire.
Alors le Petit Peintre est rentré dans sa maison pleine de soleil.
Il a réveillé son petit Tristan en lui offrant la fraîcheur de la vague qu'il a capturée: la vague la plus fraîche du monde.
Guy Allix
Ce conte a été composé pour mon fils Tristan (qui est sur la photo ci-dessous, tout au fond, heureux, entre son papa et son maître). Il me réclamait des histoires, il voulait que je ne lise pas simplement les livres des autres. Il voulait des histoires qui "sortent de ma tête", directement pour lui. J'en ai "écrit" 7 comme cela, en regardant une petite "luciole" ("Le petit peintre") que je lui avais offerte. Le petit peintre et la vague est le cinquième conte. Il y eut un projet d'édition illustré par Martine Delerm (Nous eûmes même droit à la maquette) chez Françoise Deflandre... qui fit faillite dans les mois qui suivirent. Ce texte (et les 6 autres contes...), malgré l'appui d'un futur prix Nobel de littérature (voir lettre de Le Clézio en haut de page) cherche donc toujours preneur. J'en serais heureux pour mon Tristan même s'il est bien grand maintenant...