
Poète, critique littéraire et essayiste, Christophe Dauphin (né le 7 août 1968 à Nonancourt, dans l’Eure) a dirigé la revue La Lézardière et a été membre de la revue Le Cri d’os. Il a publié de nombreux articles dans des revues (Froissard, Le journal des poètes, Poésie 1/Vagabondages etc.). Aujourd’hui directeur de la revue Les Hommes sans épaules, il a commencé à écrire en 1985 et, après la rencontre de Jean et Alain Breton, il s’est senti très proche des poètes de la « poésie pour vivre » (manifeste publié par Jean Breton et serge Brindeau en 1964) qui s’insurgent contre la poésie de laboratoire au profit d’une poésie de l’homme ordinaire. En même temps Christophe Dauphin n’a jamais caché son évidente proximité avec le Surréalisme.
Jean Breton dira de Christophe Dauphin : « Seul l’homme libre intéresse Christophe Dauphin. Ce rêve a toujours coulé dans ses veines. Sa poésie est la fois un « feu » et « un coup de poing », puisqu’elle exprime « une révolte du désir » contre tout ce qui fait obstacle à l’amour. L’onirisme, la volupté, le besoin de justice pour tous alimentent cette espèce d’enquête lyrique – toujours un peu sur le mode de la tempête. Parfois Dauphin élève son mur avec densité, colmate toutes les brèches, resserre la brique des images entre elles – une, deux images par vers, au diable l’avarice ! – comme pour interdire au lecteur de reprendre souffle avant d’avoir achevé la lecture de son poème. »
Christophe Dauphin a défini sa démarche par le terme d’"émotivisme" (terme repris à Guy Chambelland), qui promulgue la poésie du vécu, le poète de l’émotion.
Après avoir publié le très beau recueil Le Gant perdu de l’imaginaire (choix de poèmes 1985-2006) au Nouvel Athanor en 2007, il prépare une anthologie de la poésie française contemporaine : Les Riverain du feu à paraître chez le même éditeur en 2009 :
« Le fil conducteur des Riverains du feu, c’est l’homme en prise directe avec ses émotions : le déchirement de l’être dans l’être, rapport à soi, à autrui, au monde. » (Interview, Les Cahiers du Sens, 2008).
Christophe Dauphin est bien justement un « riverain du feu ». Sa poésie ne triche pas, ne naît pas au fond d’un laboratoire d’intellocrate repus mais jaillit comme une étincelle surréaliste du plus profond de lui-même entre amour et révolte. Elle est à jamais belle et rebelle comme un « soleil à hauteur d’homme » pour reprendre le titre d’un ouvrage qu’il a consacré à Jean Breton.
Il écrira dans un superbe texte dédié à Frida Kahlo :
« L’homme est un cri que le monde dévore. L’homme est un cri cousu sur tes lèvres. »
C’est assez pour continuer d’écouter et de lire cet homme-là.
Contact : christophe.dauphin@wanadoo.fr
POEMES INEDITS DE CHRISTOPHE DAUPHIN
POEME POUR QUATUOR A CORDES
La vie est un trait d’insecte aux cris partagés
Une veine brûlée jusqu’à l’os
Un lâcher tout d’usines
dans l’alphabet de l’homme-brouillard
La vie est la promesse d’un silence
qui saigne le réel
Cet accident
que je découpe avec les ciseaux de la vigne
Chacun l’habite comme un songe
avec un mort à l’intérieur
Chacun l’habite
Trente-quatre couchers de soleil
Et un bol de cendres pour tout pourboire
Mais qu’importe
Qu’importe aussi que le ciel soit vide
Mes yeux avancent comme le hasard
dans une statue que ta peau éclaire
Mes yeux sont les deux nuits
qui s’endorment sous la rivière
Les deux nuits
qu’un géranium traduit de son sang
Une solitude
aussi tranchante qu’un quatuor à cordes
Le sixième de Bartok
La position du tireur couché
Le sixième
Celui vise la tête
avec des balles de vitriol
Celui qui réalise le crime parfait
dans la nuit du bourreau
Celui qui étrangle le rêve
avec le gant du réel
Et la nuit déborde
du piano de mes entrailles
Un gratte-ciel chavire pour rompre ses chaînes
Je m’allonge alors dans tes yeux
Budapest à portée de rêve
Ville-rivière
Une femme d’écume
baguée comme une vague de fond
autour de chaque doigt
Mes lettres de feu
dans un brasier de lèvres et d’acier
Ton regard
Partition des comètes aux insignes de chiens
Ta colonne vertébrale
Violoncelle d’un horizon rattrapé par ses rides
Ta tête violon-rasoir
d’une ville en dents de loup
Tes poumons
Barytons des nerfs
et des voyelles égorgées
Ton cerveau
Clavier d’un solfège immigré
dans les mâchoires du Nouveau Monde
que je vomis
New York New York !
L’île des apparences
Cernée par la lumière
qui s’effeuille goutte à goutte
dans deux doigts de crasse et de whisky pour 2 $
New York brille comme ton cadavre
Balance tes fenêtres par-dessus bord !
Gratte et essaye de vivre
Un paysan sans terre bouge dans ta tête
Gratte et essaye de vivre
Le regard noyé dans une page de vin
Le regard cassé comme une vitre
Gratte et essaye de vivre
Joue Bartok ! Joue !
Sur ton piano aux artères tranchées
Tes épaules crachent le sang
Les bras coupés
Les croix de guerre
Joue Bartok ! Joue !
Il pleut des suicidés entre le ciel et la nuit
Des amputés de service
aux yeux mangés par les vers
Des charniers qui renversent le paysage
Joue Bartok ! Joue !
Squelettes
qui dormez dans la nausée du réel
Vous êtes priés d’Être
Tripes à l’air !
Joue Bartok ! Joue !
Un femme sur le papier des yeux
Une femme
Une femme merveilleusement nue
Sort du violon de la flamme
dont elle est taillée
Il faut à présent
Vivre
dans la hauteur
Le dur désir
de vivre
Je suis en marche
Je délivre la pierre-transatlantique de son mur
Dehors un géranium traduit la nuit
L’éternité est anonyme.
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RALLUMER TOUS LES SOLEILS
Ce qui reste de lumière
S’est fait pierres et rivières
Vignes et sang
Charbon et soleil de plomb
Entre l’épure et l’horizon
Le pas à barbe d’épi de la nuit
Le cri suspendu de Jaurès
Pays aux lèvres d’orage
Les étoiles sont peuplées de tous vos yeux.