Guy Allix, poète

Quelque part entre silence et fureur

Le temps d'aimer
Plan du site
Contact
Le poème... de l'instant
Le déserteur
Guy Allix
Commander les livres
Articles critiques
Invités sur le site
Liens
Coups de coeur
Anthologie subjective
Poèmes pour enfants
Statistiques
Citations
Courrier des visiteurs
Billets d'humeur
Articles divers
Hommages
Le bateau ivre
Archives
rentrée littéraire 2008
archives coups de coeur
poèmes de l'instant
Solidarité Guy Allix
D'avoir aimé

Visites :

 

 

L'archive des coups de coeur

 

 

Le coup de cœur 2007 :

 

Albert Camus René Char, Correspondance 1946-1959

La fraternité de deux fils du soleil

 

Du soleil, la poésie de Char a l’obscurité fugitive.

Albert Camus



Pour Albert Camus, un des très rares hommes que j’admire et dont l’œuvre est l’honneur de ce temps.

René Char

 

 

Pendant presque 14 ans, Char et Camus ont échangé une importante correspondance qui témoigne tout d’abord d’une noble amitié. On pourrait, à entendre certaines inflexions présentes dans ce volume, penser à celle qui unit Montaigne et La Boétie (là encore un poète et un philosophe…). Mais il n’est pas besoin de chercher à cet attachement, ainsi que le faisait l’auteur des Essais (parce que c’était lui, parce que c’était moi…), une raison autre que l’évidente complicité solaire de deux hommes à jamais libres, dans la franchise d’une parole retrouvée et souveraine. Pour parodier un autre philosophe, bien sûr évoqué dans ces pages, il s’agit bien d’une amitié nécessaire, non contingente.

 

Entre le "Cher monsieur" de la lettre adressée le 1er mars 1946 à Camus et ce "fraternellement" qui clôt la lettre 184, s’élève irrésistiblement cette chaleur qui ne saurait être l’expression d’une amitié purement littéraire (même si le vouvoiement continué jusqu'au bout pourrait laisser maladroitement le supposer). Ces deux-là se sont reconnus simplement très vite. Et la mort accidentelle de Camus ne saurait mettre un terme à l’histoire. La dernière lettre de Char à son ami porte encore cette formule, lourde de sens : De tout cœur à vous toujours…

 

Mais cette correspondance constitue aussi une chance unique de revivre cette époque. En ce sens, et grâce au travail précis, et donc précieux, de l’éditeur, c’est un document littéraire de première importance. Nous revisitons grâce à lui deux œuvres majeures du XXe siècle, deux œuvres qui s’éclairent magistralement l’une l’autre. Char est un lecteur attentif et fidèle de son ami et ce dernier porte un regard d’une extrême lucidité sur le poète de l’Isle sur Sorgue. Nul n’a peut-être mieux que Camus en effet approché le paradoxe brûlant de Char. Cela se lit dans de nombreuses lettres mais il est heureux aussi que cette correspondance, établie par Franck Planeille, nous permette de relire les écrits de Camus sur Char, sa préface à l’édition allemande des Poésies de Char notamment (1959). Et il fallait sans doute un fils du soleil pour évoquer aussi justement la troublante lumière de l’écriture de Char. On cite à plaisir :

 

Ancienne et nouvelle, cette poésie confine le raffinement et la simplicité. Elle porte d’un même élan les jours et la nuit. Dans la grande lumière où Char est né, on sait que le soleil est parfois obscur […] chaque fois que la poésie de Char semble obscure, c’est par une condensation furieuse de l’image, un épaississement de la lumière. C’est ainsi, pour Camus, que Ce poète de tous les temps parle exactement pour le nôtre. Voilà qui aurait suffi à tordre le cou définitivement à ce vieux poncif pour lecteurs pressés et paresseux, pour lecteurs « fermés », selon lequel Char serait un « poète hermétique ». Poncif qui se lisait encore dans le malheureux titre de la recension donnée par Bertrand Poirot-Delpech pour le journal « Le Monde » lors de la parution du volume de la Pléiade consacré au poète : Eloge de l’illisible. On ne peut s’empêcher ici d’évoquer un propos très semblable à celui de Camus – mais concernant cette fois la poésie dans son ensemble - dans le discours Nobel de Saint John Perse : L'obscurité qu'on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit même qu'elle explore, et qu'elle se doit d'explorer : celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être humain.

 

De son côté, René Char, pressé par les circonstances de son combat de résistant, avoue être passé d’abord à côté de L’Etranger : Un passant m’avait apporté L’Etranger mais j’avais eu peu de loisir pour le lire […] j’avais parcouru le livre. Je ne peux pas dire qu’il m’avait causé une profonde impression (postface de la prospérité du soleil).

 

Cependant il saura lui aussi instruire, avec les mots les plus justes, l’œuvre de son frère solaire :

De l’œuvre de Camus je crois pouvoir dire : « Ici, sur les champs malheureux, une charrue fervente ouvre la terre, malgré les défenses et malgré la terre. » Qu’on me passe ce coup d’aile ; je veux parler d’un ami […] La qualité qui satisfait le plus chez lui, quelle que soit la densité du rayon de soleil qui l’éclaire, est qu’il ne s’accointe pas avec lui-même ; cela renforce son attention, rend plus féconde sa passion. (Je veux parler d’un ami, « Le Figaro littéraire », 26 octobre 1957). C’est là l’exigence enfin mesurée, reconnue, élucidée, de l’auteur de La Peste, libre envers et contre tous, y compris contre lui-même. Cette courageuse, cette inconfortable exigence déconcertant les esprits par trop étroits, l’exposera le plus souvent aux coups bas : J’ai admiré à quelle hauteur familière (qui ne vous met pas hors d’atteinte, et en vous faisant solidaire, vous expose à tous les coups) vous vous êtes placé pour dévider votre fil de foudre et de bon sens. (Char, lettre 67).

 

Le poète sera toujours aux côtés de Camus contre les collégiens qui assaillent celui-ci lors de la publication de L’Homme révolté. Prenant ce parti, il prône simplement la responsabilité de l’écrivain quand nous risquons de provoquer, à chaque mot, la création d’un nouveau péché originel (Char, lettre 71). Et ce juste combat mené sans compromission et avec toute la lucidité requise, c’est là l’honneur même de la littérature. Un homme libre se reconnaît souvent à sa solitude, et de fait Camus et Char seront souvent seuls, sur la corde raide : Une fois de plus, les gens comme nous sont sur la corde raide, glissent sur la lame de l’épée. (Camus, lettre 117). Mais ils seront seul(s) sans être à l’écart (Camus). Ils seront solitaires et solidaires quand leur force est ailleurs : dans la fidélité. (Camus, lettre 70).

 

A l’heure où nos sombres intellocrates de bazar, nos plumitifs encagés, émerveillés ainsi que des alouettes mais en rien fascinants, se tournent davantage vers le strass et les paillettes médiatiques que vers le soleil et la liberté, à l’heure de la démission et de la déliquescence programmées, il est heureux, sain et tout simplement urgent de découvrir cette correspondance entre deux êtres intègres – qui surent n’être jamais intégristes -, entre deux œuvres immensément résistantes. De même qu’il serait urgent de relire La Littérature à l’estomac du grand Julien Gracq, quand ce dernier vient de nous quitter au bout de ce combat sans concession contre nos plus impitoyables sirènes.

 

Oui, le combat de Char et Camus continue - ne peut que continuer - qui vient gêner la frivolité des exploiteurs, des fins diseurs de tous bords de notre époque. (Char, lettre 71). C’est aussi notre « raison d’exister » à nous autres, poètes et veilleurs, dans cette Postérité du soleil qui rassemble à jamais ces deux frères.

 

Nos semelles ont écrasé nombre de mots inutiles (Char, lettre 77).


Guy Allix, Le Journal des poètes, 2008, n° 1

 

Mes autres coups de coeur :

 

Jean Rivet, Le soleil meurt dans un brin d’herbe, Editions Motus, collection pommes pirates papillons (landemer, 50450 Urville-Nacqueville), 10 €.

 

Jean Rivet est à coup sûr un vrai poète. En effet, il sait parler aux enfants, il sait parler des enfants. Comme personne. Ce dernier recueil en atteste. Pour cela, point d’effet mais un dialogue sensible avec le lecteur quand il évoque ses petites filles ou encore une conversation avec ces dernières elles-mêmes. Laissons-lui alors la parole :

« -Tu as quel âge ?

-J’ai soixante douze ans.

-C’est vieux.

-Oui, c’est vieux.

--Tu es le plus vieux ?

-Alors tu mourras avant Mamie ?

-Oui.

-C’est bien. »

 

Ou encore ce beau poème que l’on retrouve en 4ème de couverture :

« Elle m’a dit

Je t’aime

Beaucoup

C’est pas assez

A-t-elle ajouté

Et elle a effacé

« Beaucoup ». »

 

Ce recueil très sensible est admirablement illustré par Aude Léonard qui pourrait être elle-même la petite fille de l’auteur. Une occasion pour saluer le travail soigné et exigeant des éditions Motus afin que les enfants ne grandissent pas idiots comme le voudrait hélas ce temps de formatage.

 

 

François Tonniac, « Litr’et ratures » (bribes), Atelier de Groutel, Jacques Renou, « atelier de Groutel », 2, cour Jean Cren 61000 Alençon, 10 €.

François Tonniac se protège de pseudonymes divers mais, quoiqu’il en dise, et même quand il lui crache au visage, il ne se protège pas véritablement de cette poésie qui l’assiège. Il vient encore par ce petit recueil donner quelques mots dans l’essentielle urgence.

 

Il sait qu’il n’y a pas de regard plus lucide que celui « qui erre sur la page blanche ». Il sait cette poésie entre la vie et la mort, entre l’espoir et le vide quand « la mort vient plus vite que les mots ». Il sait enfin que « La vraie solitude est radieuse » et qu’il faut justement accepter ce silence et ce vide qui, dans la perte d’une lettre, accouchera de la vie même. De la vraie vie

Dans son soliloque si paradoxal, François Tonniac nous parle souvent au plus juste.

 

Son recueil est superbement mis en page, mis en vie, par un amoureux de la typographie, Jacques Renou, qui vient installer un petit nid pour les poètes et les bibliophiles passionnés dans le petit village de Groutel dans la Sarthe.

 

Amateurs de jaquettes fétides en vitrine des libraires marchands de petits pains, s’abstenir !

On lira encore chez le même éditeur, Abysses de Franz Woland, véritable poète maudit d’aujourd’hui.

 

 

Belinda Cannone, La bêtise s’améliore, Editions Stock, collection l’autre pensée, 18,50 €.

Voilà un de ces livres-remèdes, un des ces livres de vie, dont on ne saurait se passer en ces temps d’immense pétrification de la pensée. Quel plus vaste sujet que la bêtise ?

 

Belinda s’attaque à un véritable monument, mais un monument qui se renouvelle, ainsi qu’elle le montre, de siècle en siècle et l’auteure en profite pour déboulonner pas mal de petits cuistres qui se reconnaîtront aisément.

 

Oui, Belinda démonte et démontre dans cette conversation à trois, les rouages d’un mécanisme infernal qui transforme tout un chacun en mouton bêlant derrière nos précieuses ridicules du jour. Elle déconstruit avec une santé rare, une belle dérision, toutes les calembredaines de ce temps. Comme quoi, il y a encore un peu d’intelligence dans l’Université française (Cannone enseigne à l’Université de Caen).

 

Autant dire que, finalement, chacun peut s’interroger, remettre en cause les petits conformismes qui viennent l’agir ainsi qu’une marionnette verbale. Chacun en prend pour son grade en quelque sorte mais d’autant plus les gradés de l’art et intellocrates du jour, les arrière-gardes de demain.

 

A la suite de Flaubert, les personnages de La Bêtise s’améliore recopient pour nous ce nouveau Dictionnaire des idées reçues, et nous exposent donc notre propre bêtise.

 

Oui, c’est là un livre à contre-pied, à contre courant, un livre comme on les aime au « Cahiers du sens »… un véritable livre de santé publique.

les articles sur François Tonniac et Belinda Cannone ont été publiés

 dans Les Cahiers du Sens 2008...)

 

 

Les Cahiers du Sens (justement), juin 2008 (thème : l'attente)

A découvrir dès maintenant cette très belle livraison des Cahiers du Sens. Un superbe dossier sur l'attente, une anthologie permanente mélangeant habilement valeurs sûres (Marc Alyn, Dominique Cerbelaud, Gerard Engelbach...) avec des noms qui s'imposent de plus en plus : Christophe Dauphin par exemple, qui prépare une anthologie qui devrait faire date, Etienne Orsini et Bruno Doucey à la poésie si limpide. On trouve aussi comme chaque année depuis quasiment vingt ans de belles découvertes : Gwen Garnier-Dupuy, Isabelle Pouchin, Brigitte Broc...

 

Jean-Luc Maxence et Danny-Marc mènent décidément, depuis toutes ces années, une aventure qui comptera dans l'histoire de la poésie et de la littérature.

 

Vous trouverez ce n° au stand du Nouvel Athanor sur le marché de la poésie, place Saint-Sulpice du 19 au 22 juin. Prix 21 Euros à commander au NOUVEL ATHANOR 50 rue du Disque – 75645 Paris Cedex 13).

 

 

Sisyphe n° 2

Un revue à découvrir absolument. Les "indolents solitaires", à savoir François Tonniac et Guillaume Landemaine commencent eux aussi une belle aventure. C'est sans compromission pour les petits maîtres impuissants qui veulent gouverner le monde des lettres. Une revue libre tout simplement.

 

Poésie et arts plastiques s'y retrouvent heureusement comme dans une cour de récréation.

 

On a invité dans ces quelques pages l'atelier de Groutel avec Nicolas Guillemet (qui prépare un recueil de haïkus) et Franz Woland. L'ami Janladrou y déroule aussi ses signes.

(Prix 5 Euros, chez Guillaume Landemaine - voir aussi son blog dans "mes liens" - Miguillaume 61160 Tournai sur Dives).

 

 

La Donation, Florence Noiville, éditions Stock, 13 €

« Je cherche le sol primitif. Une trace d’avant le vacillement du monde. », peut-on lire en ouverture de ce roman. De fait c’est une quête que l’on trouve ici, depuis cet essai de lettre aux parents jusqu’à cet épilogue terrible et annoncé. Une quête où l’érudition certaine de l’auteur ne gâche jamais la sensibilité, la chaleur, la simplicité même.

 

Le mystère aussi et une profonde insécurité : « … l’idée qu’il faudra percer le « secret des secrets ». Parce que la disparition brutale de ma mère montre que rien n’est donné. Et surtout que tout peut vaciller, se retourner, s’effriter, se casser en morceau, s’effondrer en poussière d’une minute à l’autre »

 

S’il y a « donation », il y a aussi don et transmission. Qu’est-ce donc qui se transmet de la maman fragile et « échouée » à sa « filia dolorosa » ? Qu’est-ce qui est laissé ? La donation est-elle donc aussi damnation ?

 

Questions sans réponse véritable (et c’est heureux, tout au moins pour le lecteur...) , puisque l’épilogue relance l’interrogation et le livre même.

 

C’est écrit avec tout à la fois une grande délicatesse et une assurance rare. Il y a là des passages proches du poème et la composition de l’ensemble, tout en échos et en virevoltes, est très subtile.

 

Une lettre "vraie" au final. Une belle donation en retour. Vraiment.

 

 

Ecrit sur l'ardoise, Serge Cabioc'h, éditions Cheminements, 20 euros

Voilà le livre particulièrement émouvant et vrai d'un "petit gars" né à Saint-Denis en 1943. Un "petit gars" qui a grandi entre ce qui n'était pas encore le 9-3 et Commana dans les Monts d'Arrée dont ses parents étaient originaires.

 

Livre-témoignage d'un fils qui, né dans une famille humble, est devenu plus tard agrégé de lettres modernes et docteur en des temps où l'ascenseur social n'était pas encore grippé. On suit pas à pas le petit Serge entre l'école Langevin (puis l'E.N.S de Saint-Cloud) et les vacances bretonnes, vacances lumineuses où l'on remonte aux sources. On le suit d'autant mieux que l'on a là affaire à un livre où l'écriture est particulièrement ciselée, délicate, juste. A une écriture qui sait nous prendre par la main. C'est bien loin des relents nauséeux de cette rentrée littéraire et de ses paquets de linge sale lavé en public.

 

Non, là c'est de littérature, de la vraie littérature qui n'exclut pas des mises au point en italiques qui émaillent le récit. Mises au point d'une grande sincérité et souvent à contre courant.

 

Par sa délicatesse tant sur le plan du fond que du style, par cet hommage sensible aux parents et à la fratrie, l'ouvrage s'inscrit, comme les meilleurs livres d'Annie Ernaux, tout à la fois comme une œuvre littéraire subtile et comme un document historique de première importance.

 

A lire et à relire.

 

 

Le coup de cœur 2008

 

Les Années, Annie Ernaux, Gallimard, 17 euros

Voilà l'un des meilleurs livres de l'auteur de La Place qui s'était parfois, de mon point de vue, un peu égarée ces derniers temps. Un livre qui sonde à nouveau, et ce avec une infinie justesse, une infinie mesure, une certaine mémoire sociale. Cette traversée de "toutes les images" (images lentes d'abord puis de plus en plus saccadées, rapides, accélérées) fait revivre tout un monde disparu -et trop absent- pour ceux qui l'ont partagé. Elle fait revivre, avec le point de vue  aussi les grands et petits moments de plus d'un demi-siècle passés au crible d'un "il" inconnu jusque là chez l'auteur et qui se fond dans une "totalité indistincte" quand le passé s'efface vertigineusement : "L'arrivée de plus en plus rapide des choses faisait reculer le passé"...

 

Tout au fond, je sens une parenté, en dépit des différences ou des oppositions mêmes (idéologiques notamment...), avec la meilleure prose du secret Jean Follain (qu'Annie n'a peut-être pas lu du reste). Car ici et tout au long de l'ouvrage c'est le temps qui est le maître mot. Du reste la dernière phrase du livre : "sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais" paraît sortir tout droit de la plume de l'auteur de l'Epicerie d'enfance ou de Chef-Lieu.

 

Oui, ce livre "rend la dimension vécue de l'histoire" et devient le livre de toute une génération. Un "pavé" de plus jeté contre l'oubli, un "pavé" pour instruire une dimension critique, un "pavé" comme un "instrument de lutte".

 

Un "pavé" qui remet Annie Ernaux à sa juste place : celle d'un grand auteur de ce temps.

Article paru des Les "Cahiers du Sens" 2009

 

 

Eduquer ses enfants, Aldo Naouri, Odile Jacob, 22,90 euros

 Voici un livre qu’il faudrait offrir à tous les jeunes mariés ou à tous les jeunes « pacsés » ou encore aux futures mamans et aux futurs papas. Un livre de santé publique et d’avenir. Le docteur Aldo Naori sait expliquer avec les mots parfois les plus simples -mais armés d’une belle conviction- les problèmes posés dans les couples « modernes » au regard des enfants. On mesure avec lui les conséquences souvent terribles des nouveaux rapports entre hommes et femmes. On se penchera notamment, comme il le faisait dans un précédent livre Les Pères et les mères, sur le cas des jeunes garçons aujourd’hui étouffés dans un « utérus virtuel » immense créé par leur maman pour les protéger et les garder hors du monde et de ses dangers. Eduquer ses enfants, c'est un livre d'urgence quand on voit ce que deviennent nos chères têtes blondes toutes princières... et lâchement abandonnées. 

 

On se souvient ici qu’éduquer, c’est, ainsi qu’en atteste l’étymologie, conduire un petit être au monde et à l’autonomie. Qu’éduquer un enfant c’est l’armer pour affronter ce monde. Qu’éduquer un enfant, c’est ne pas en faire un enfant roi maintenant mais lui donner toutes les chances d’être simplement un homme (ou une femme) responsable plus tard. Qu'éduquer, ce n'est pas séduire.

 

L’excès de prévenance vaut parfois la pire torture. Combien de « parents modèles » (« Il a tout ce qu’il veut quand il le veut !!! ») détruisent de fait un petit être qui ne demandait, au plus profond de lui-même, qu’à venir un jour au monde lui aussi (et « être au monde », les poètes le savent bien, signifie tout autre chose qu’une présence physique en ce monde) ! Or maintenant le virtuel remplace le réel (qui devient lui-même peu à peu entièrement tabou !). Seule l’immédiateté compte et nombre de parents si intéressés par le « cher petit » ont complètement oublié ce souci vital de l’avenir de celui-ci. Par ailleurs, l’effacement progressif du père « flou » -et pas seulement dans des familles décomposées, recomposées, re-décomposées…- prive peu à peu l’enfant de ces limites nécessaires à la construction de sa conscience. L’effacement du temps prive peu à peu l’enfant de désir et d’avenir.

 

Aldo Naori en appelle donc comme il l'a déjà fait à rendre l’enfant au temps à lui faire même vivre l'expérience d'un "temps vide". Il convient d’apprendre à différer la satisfaction du besoin pour construire le désir. D’apprendre à dire « non » à un enfant pour éviter d’en faire non seulement un petit tyran dès maintenant mais un être démuni plus tard : "Une telle disposition est une clef qui seule peut ouvrir l'univers de la frustration dont tout enfant a le plus grand besoin, parce que c'est grâce à elle qu'il se construit". On rencontre parfois des paradoxes éclairants que chaque couple qui attend un enfant devrait méditer pendant ce temps de la gestation qui doit être aussi le temps de la réflexion : "L'attitude infantolâtre est une attitude démissionnaire, irresponsable et vectrice autant d'irrespect que de haine'. Certes, il faut peser les mots de cette formule, ne pas retourner bien sûr à des excès inverses en jouant les « Folcoches »… Le docteur Naori ne le sait que trop. Mais les enseignants par exemple qui affrontent chaque jour ce problème que pointe avec force Naori savent eux combien il devient urgent d’agir, de « rendre les enfants au temps », de leur "enseigner l'autre" et de les remettre ainsi sur les chemins de la « vraie vie », sur les chemins de la présence. Même s'il faut pour cela revenir sur bien des idées à la mode depuis quelques décennies.

 

Parti d'analyses très pertinentes, très précieuses, sur ce qu'est l'enfant, sur ce qu'est le parent, Aldo Naouri termine par des problèmes concrets et des prescriptions souvent à contre courant mais qu'il faudra méditer honnêtement.

 

J'avoue que, lisant ce livre, j'ai pensé très fort, avec tout l'amour que je lui porte et toute ma peine aussi, à un petit garçon devenu "grand" à sa manière mais ô combien démuni et malheureux, sans père et sans repère, suite aux excès justement dénoncés par Naouri.

 

  ***

 

Les petits cailloux pour Gita

 

« Cinquante et plus

mais dans le cœur de ma mère

toujours un enfant »

 

Petits Cailloux pour Gita, Jean-Claude Touzeil, l'écho optique

Cette mère-là, unique comme l’est chaque mère, s’appelait Gita. J’ai rencontré Gita… J’en suis fier maintenant après avoir lu ce livre. C’était un lointain soir, ma première fois au printemps de la poésie  de Durcet. J’eus même l’honneur de goûter les paupiettes du poète et je n’en ai jamais retrouvé de meilleures. Je ne me souviens plus de l’accent de Gita mais je me rappelle sa générosité.

 

Maintenant Gita est partie loin. Je ne crois pas l’avoir jamais revue. Mais elle est bien vivante pour cet enfant de plus de 60 ans qui se souvient de son premier tremblement de terre :

« Mais voir ma mère

pleurer

fut mon premier

tremblement de terre »

 

Ce recueil de Jean-Claude Touzeil est essentiel. On le sent inscrit dans la dialogue permanent que nous entretenons tous avec celle qui nous mit à la lumière. C’est sans un mot, sans une larme de trop. A lire, à relire pour les grands enfants comme pour les petits.

 

« Terre

 

Dans ta tombe

J’ai lancé

Une fleur de ton jardin

Trois cailloux de chez nous

Et une poignée de terre

De ton village

Pour que tu retrouves

Ton chemin

Dans l’autre monde »

 

Avec ces mots-là comme autant de petits cailloux, Gita ne risque pas de se perdre. Et nous y trouvons aussi notre chemin.

 

***

 

 

Marie-Josée Christien, Conversation de l’arbre et du vent, éditions Tertium , collection A la cime des mots, poésie jeunesse

Voilà un recueil que l’on pourra placer dans les souliers des grands comme des petits. C’est fait avec trois bouts de ficelle, avec un peu de vent et quelques branches qui grincent et méditent. Chaque poème -très proche du haïku effectivement – est comme une respiration, un souffle pesé au trébuchet des mots, simples mais si authentiques.

Le vent s’accroche aux branches qui comme une flûte le transforment en musique, en poème. Viennent des images, qui ne sont jamais des ornements ou des stupéfiants mais des paroles nécessaires, des trésors déterrés :

« Le jour se balance/

dans sa fragilité »

« L’oreille contre le tronc

J’écoute les secrets de la terre »

« l’arbre

abri du vent

toujours insaisissable

fait corps

avec ce qui lui échappe »…

Mais je m’aperçois, citant ces quelques vers, que mon entreprise d’inventaire est vaine car il faudrait tout reprendre ; car il n’y pas là de mots en trop, de passages que l’on pourrait juger plus faibles, moins lumineux. Tout fait image et celle-ci n’est jamais clinquante, n’est jamais leurre bien au contraire. Elle parle au plus profond, nous arrête en chemin pour découvrir ce qu’on ne savait pas, ce qu’on ne voyait plus et que l’on contemple et médite à nouveau ou pour la première fois.

Et les autres images qui illustrent ce recueil - les photos de Jean-Yves Gloaguen - résonnent comme en écho mais ne sont jamais redondantes. Elles ouvrent elles aussi des puits insondables sur les mots qui les accompagnent.  

Le poète (je déteste le mot « poétesse »…) qui se nourrit aussi de science (trois belles citations ouvrent d’ailleurs ce recueil) aurait sûrement fait le bonheur d’un Bachelard qui a pu lui aussi rêver l’arbre et qui savait si bien, en tant que scientifique et comme Marie-Josée, l’importance de l’intuition.

« Je dépose ces mots

comme des pas dans le sable »

écrit l’auteur tout en prenant congé. Belle humilité, mais il est des pas dans le sable qui ne s’effacent pas plus facilement que ces feuilles mortes balayées par le vent et qui reviennent toujours battre en mémoire.

Des traces dont je me souviendrai. Des traces qui m’accompagnent.

Un livre précieux comme un vrai cadeau.

 

***