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J'aimerais bien que Christian Bobin rejoigne un jour les poètes de ma modeste anthologie subjective car il est pour moi avant tout poète. En attendant, je donne à lire ce texte tout de discernement et de sensibilité à la fois d'Hélène Barreau, texte qui m'a été aimablement confié par Gérard Poulouin, en espérant qu'il contribuera à amener d'autres lecteurs à cet écrivain si atypique et si vrai loin des salons et des tapages de la petite et trop souvent mesquine république des lettres.
Christian Bobin, la parole sensible
Que sait-on aujourd’hui réellement de Christian Bobin, écrivain d’autant plus aimé de ses lecteurs qu’il est moins médiatique ? Cet individu vit toujours dans l’une des plus noires et des plus déshéritées villes de France : Le Creusot. Longtemps il a été très difficile d’avoir une photographie de lui, il était ce « type inconnu » qui intriguait fort les journalistes.
Cet homme a eu son heure de gloire dans les années 90 du dernier siècle : Le Très-Bas, livre consacré à Saint François d’Assise, fut récompensé en 1993 par le prix des Deux Magots, et a connu une certaine notoriété. L’ouvrage débute ainsi : « L’enfant partit avec l’ange et le chien suivit derrière. » Christian Bobin reprend ici la première phrase du livre de Tobie. L’enfant, l’ange et le chien donnent alors chacun matière à de longs développements poétiques qui s’apparentent à la méditation, à l’exégèse voire à la lectio divina (lecture suivie des textes sacrés, encore pratiquée de nos jours). Nous y reviendrons, nous ne faisons ici que souligner le choix de l’auteur d’assumer sa foi et son écriture chrétienne, aussi éloignée de l’Eglise catholique, apostolique et romaine que le « Très-Bas » l’est du Très-Haut. Pour bien comprendre Christian Bobin et son œuvre, il importe de savoir que sa croyance ne se rattache à aucune Eglise, ne dépend d’aucune hiérarchie, ne revendique aucune mission évangélisatrice. Son Christ est comme désencrassé de toutes les Eglises, de toutes les institutions. Bobin a bien plutôt cette une foi toute simple qui sait sourire et tendre la main. Je songe à Alain : « Il faut croire, espérer et sourire ; et avec cela travailler ».
Il semble alors légitime de se demander comment et pourquoi Bobin, ce secret public tel que l’appelaient journaux et revues à l’époque a pu conserver jusqu’à aujourd’hui un public secret, se reconnaissant à un sourire souvent enchanté d’innocence, à un regard droit et franc, à une parole simple, le plus souvent interpersonnelle : d’un « je » à un « tu » ou plutôt à un « vous », dans une attitude de célébration et non point de distance … Si les lettres-livres de Christian Bobin ont tout d’abord suscité auprès du grand public le murmure enchanté qui accompagne l’apparition des miracles, celui-ci s’est bientôt changé en grincements de dents des incrédules qui l’accusèrent de mystification. « Mièvrerie sulpicienne » jugèrent à l’époque les esprits chagrins plus préoccupés de « la jacinthe pourrissante », expression que relève Bobin dans l’un des premiers écrits de Beckett, et qui pourrait nommer les corruptions de tous ordres qui semblent fasciner ses contemporains, sous couvert d’esthétisme ou au nom de la libre pensée.
Bobin précise ses préoccupations en s’éloignant de Beckett. « Le théâtre de Beckett, dit-il dans un entretien, me semble proche du grand guignol ». Tout en étant attentif à son œuvre, il en dit la limite à ses yeux : « Beckett, années cinquante du vingtième siècle. Visage de pierre. Visage de sel. Visage exsangue, vidé de Dieu ». L’univers à la fois tragique et absurde de Beckett où la lueur de tout espoir semble avoir été définitivement bannie, Bobin le fustige dans La lumière du monde, dans un texte qui associe Des Forêts et Beckett. Ses propos sont peut-être un peu courts mais on ne peut qu’être frappé par leur justesse. Il a ces mots : « Je veux bien qu’on me montre le noir, mais je veux que ce soit un guerrier qui me le montre. Des Forêts et Beckett laissent la nuit parler à leur place : ce sont des sirènes sombres qui nous appellent à baisser les bras ». E t plus loin : « La pureté est intuable, mais ces livres peuvent la persuader qu’elle est toute seule au monde, et la désespérer dans le cœur de ceux qui la possèdent. Des Forêts et Beckett liment mot à mot notre courage. On est dans une négation morne et persuasive, comme devant des mendiants qui exhibent leurs plaies. C’est une affreuse nuit de pourpre noir qui parle à travers eux pour nous persuader qu’il n’y aura plus jamais aucune aube ». A contrario Bobin célèbre Hopkins, Emily Dickinson, André Dhôtel. Il affirme nettement sa vocation : « Je veux tuer ce qui est mort pour faire vivre ce qui est vivant. Plus le monde sera noir et plus il aura besoin d’être éclairé. L’enfance est traversé par un cortège de grands éteigneurs qui portent leurs idées, leurs certitudes, leurs croyances reçues comme des cierges, solennellement. Ils croient éclairer, mais en réalité ils éteignent tout ce qu’ils prétendent éclairer ». Il présente l’écriture comme un don face à la vie « Ecrire est une façon de répondre à la vie. On a toujours besoin de répondre à un don par un autre don, non pas pour être quitte, mais pour continuer à donner et recevoir, sans fin ».
Nous tenterons de percevoir d’où provient le fait que la parole de Bobin, par delà les générations, continue obstinément d’aimanter ceux qui ont soif de présence vraie, d’authenticité, et ce, dès à présent, ici-bas. Christian Bobin, écrivain certes chrétien, rassemble pourtant bien au-delà des clivages confessionnels entre athées et croyants. Puis nous essaierons de saisir le personnage à travers ce qu’il révèle de lui-même dans ses œuvres : leurs titres s’éclairent en effet les uns les autres comme les fragments d’un seul puzzle biographique. Du Très-Bas à L’éloge du rien, de La présence pure à La lumière du monde, de la Souveraineté du vide au Christ aux coquelicots, Bobin apporte l’éclairage d’un croyant sur un monde incrédule et l’appelle à ne jamais désespérer. Chanter, encore et malgré tout, telle pourrait être l’une des devises de cet auteur dans la longue lignée des troubadours occidentaux, des poètes soufis dont parle Henry Corbin - ceux que l’on regroupe sous l’appellation de « Fidèles d’Amour ». Nous verrons enfin que c’est surtout la singularité de son écriture qui permet le mieux d’approcher Christian Bobin, volontairement en marge de la course du monde. Une écriture dans laquelle se fondent prose et poésie, somme toute une proésie si l’on admet ce néologisme repris des proèmes de Francis Ponge. Une écriture chuchotée qui peut parfois agacer par sa simplicité volontaire, son refus de se couler dans tout moule académique, dans tout modèle conformiste. A travers onze thèmes, onze tableaux intemporels, La Part manquante dévoile comme une évidence cet essentiel auquel aspire, en l’oubliant parfois, tout être humain.
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« J’ai toujours dû la vie à ce que je voyais de pur » écrit Bobin dans Prisonnier au berceau. Si vivre aux côtés de la laideur, c’est mourir à petits feux, « changer la vie », pour Christian Bobin, c’est la transfigurer. Par une écriture de l’authenticité, de la présence, aimante. L’auteur aurait tout aussi bien pu signer cette phrase de Rûmi, poète persan du XIIIe siècle : « Le livre du soufi n’est pas composé d’encre et de lettres. Il n’est rien d’autre qu’un cœur blanc comme la neige », de cette neige tachée de sang qui trouble tant le jeune Perceval dans un roman arthurien, comme s’il avait lu à même le sol quelque éclatante vérité. Les traditions se recoupent souvent moins étrangement qu’on ne le pense. La fascination que l’on éprouve à lire « le troubadour » Bobin, c’est donc tout d’abord son inaltérable attachement à cette pureté qui fait vomir les tièdes parce qu’elle est la seule épée véritablement efficace qu’on puisse opposer au monde.
S’endurcir, apprendre à écraser pour ne pas être écrasé, à tuer pour ne pas être tué : la vie n’est-elle donc qu’un perpétuel et inexorable rapport de force ? Bobin s’y refuse. L’Enchantement simple est sa réponse aux cruautés inextricables de la vie. Là où l’homme est un loup pour l’homme, il choisit de ne pas se heurter de plein fouet au réel et toujours préfère laisser aller et aller avec… « Ma façon d’aimer, écrit-il, est une façon de laisser aller, laisser être ».
Ce n’est pas que Christian Bobin s’aveugle où s’illusionne : il a beaucoup appris dans la ville où il est né. En témoigne cette phrase dans Prisonnier au berceau : « L’âme métallique du Creusot déchire tous les beaux habits qu’on veut lui faire porter. […] Plongé dans l’atmosphère de cette ville, le cristal devient aussi pesant que l’acier ». C’est une ville ouvrière qui pourrait trouver place dans un ouvrage de Simone Weil, La condition ouvrière : « Dans les années soixante, l’usine à midi et à six heures, toutes sirènes hurlantes, relâchait ses esclaves ». Bobin vit une enfance solitaire, autarcique, voire autistique, que seule une boulimie de lectures vient éveiller. Une lecture à laquelle il se raccroche désespérément pour éviter de sombrer dans une mélancolie à laquelle l’incitent la noirceur de son environnement, la routine d’un quotidien pesant. « […] j’ai interrogé beaucoup de livres. Je lisais comme à l’étranger on déplie une carte pour trouver le point où l’on est, avant de chercher celui où l’on veut aller. […] Le temps me rentrait son poing dans la gorge et m’étouffait lentement. Ma ruse était de me laisser mourir, de ne rien faire d’autre que regarder par la fenêtre le bleu des catastrophes ». Quand on a demandé au cours d’une interview à Christian Bobin s’il était mélancolique, il a répondu qu’« il ét[ait] possible que les ombres des platanes qui étaient en face de la maison de [s]on enfance soient toujours dans son cœur, pour la vie entière. Mais quand [il] les entendait chuchoter, [il se] détourn[ait] ».
A vingt ans, sans avoir pratiquement quitté sa chambre, Christian Bobin a des lumières inexplicables sur la vie. Ceux qui ont lu ces livres le savent : ce que les très vieux maîtres n’obtiennent qu’à force de patience et de travail semble lui avoir été donné d’emblée. « La foudre du vieil âge atteint ainsi l’enfance au beau milieu de ses jeux. L’éclair d’un savoir dont la lueur se prolongera jusqu’à l’ultime instant » énonce-t-il dans Le huitième jour de la semaine.
Mais c’est justement quand tout semble le condamner à la désespérance que Christian Bobin cherche à donner un sens à la fuite des jours. C’est là l’un des traits fondamentaux de sa personnalité : quand il n’existerait plus qu’un seul être capable d’espérer et de voir la lumière à travers tout, ce serait lui. Quand tous les cœurs sombreraient brusquement dans la nuit, le dernier à désespérer serait le sien. Que l’on soit croyant ou non, cette foi en la beauté du monde, cet optimisme viscéral ne saurait manquer de nous interpeller. À nouveau, je songe à Alain : « Ainsi la condition humaine est telle que si on ne se donne pas comme règle des règles un optimisme invincible, aussitôt le plus noir pessimisme est le vrai ».
Cette lumière à laquelle s’attache Bobin est d’abord dans les choses, à la surface de la terre, ou sur les visages. Cette lumière poursuivie avec une obstination et une ardeur un peu folles, il n’est pas dit ce qu’elle est, mais elle peut ressembler à une jeune fille, à une fleur, à un horizon retrouvé, peut-être en fin de compte à l’éternité.
Christian Bobin ne donne pourtant pas gratuitement dans l’angélisme. Comme tout un chacun, il a connu le pire en voyant mourir des êtres chers, mais, chose impardonnable, sa confiance a tenu. La plus que vive, texte écrit en 1996, est par exemple un texte bouleversant adressé à la femme qu’il a passionnément aimée puis perdue, suite à un cancer foudroyant. Ses ultimes adieux s’achèvent ainsi en oraison silencieuse : « C’est entendu, Ghislaine, c’est entendu : je continuerai à bénir cette vie où tu n’es plus, je continuerai à l’aimer, c’est en tournant le dos à ta tombe que je te vois ».
Avant de poursuivre plus avant dans l’approche de cette écriture, reflet du choix de vie d’un homme, nourriture ressourçante pour tout vrai lecteur de Bobin, quelques notations biographiques encore…
Né au Creusot, d’un père dessinateur technique et d’une mère calqueuse, Christian Bobin suit des études de philosophie avant d’exercer divers métiers, dans des bibliothèques, un musée et des librairies. Il est un temps rédacteur de la revue Milieux. Puis il prend la plume en son nom propre et ses premiers textes, caractérisés par leur brièveté, se situent entre l’essai et la poésie. L’auteur écrit dans l’un d’eux : « Ces lettres n’avaient pas de destinateurs connus. Je ne prenais la parole que pour répondre à quelqu’un qui m’avait parlé en premier, non avec des mots mais des plumes de geai, des violettes ou des pieds d’alouette, mille nuances de bleu que le lecteur captif que j’étais avait appris à déchiffrer ». Il cherche alors ces traces d’impérissable grâce du côté de Ramuz, de Nietzsche et de Kierkegaard, mais également, auteur non conventionnel, dans une chanson de Piaf ou de Barbara. Le troubadour n’est jamais bien loin. Ces premiers textes sont publiés aux éditions Brandes, Paroles d’Aube, Le Temps qu’il fait et chez Théodore Balmoral ; puis dès la fin des années 1980, alternativement chez Fata Morgana, chez Gallimard et aux éditions Le Temps qu’il fait. Le succès ne vient qu’en 1992 avec Le Très-Bas dans lequel il tutoie François d’Assise et fait lui-même un peu figure de franciscain aux pieds nus faisant jaillir sous sa plume pour le plus grand nombre, des bonheurs inconnus… Je vais y revenir dans un instant, je conclue cette partie biographique avec les mots, la voix si particulière de celle qui commente le mieux Christian Bobin, Lydie Dattas, dans la préface de La lumière du monde : « Dans un modeste appartement du Creusot […], Christian Bobin veille pour nous sur le trésor des mots. Il vit dans cette solitude si particulière des gardiens de phares, des éclusiers et des gardes-barrières, qui ont pour leur loisir la majeure partie de leur temps, mais dont la profession concentre en de brefs instants leur attention assez intensément pour empêcher que l’on se noie ou que l’on se fasse écraser. En tant que telle, sa solitude pourrait sembler égoïste : elle est en fait proportionnelle à l’attention presque monstrueuse que cet écrivain porte aux êtres et aux choses. […] Ne pouvant épouser tout le monde, il reste seul. Pour le comprendre, il suffit donc d’imaginer quelqu’un qui deviendrait tout ce qu’il voit ».
Christian Bobin est toujours resté étranger au milieu littéraire. Sa constante apologie des humbles, certaines considérations générales sur la littérature, considérée comme une « secte » dans La lumière du monde, lui ont valu une réputation de solitude presque sulfureuse. Certaines critiques de l’œuvre de Beckett, pour ne citer que lui, peuvent paraître sommaires, certaines attaques de la figure de l’« intellectuel » peuvent agacer ceux qui s’y reconnaîtraient…
« L’enfant partit avec l’ange » : sept syllabes « et le chien suivit derrière. » : sept syllabes. Trois figures dans la phrase et pourtant vous ne voyez ni l’ange ni l’enfant. Vous voyez le chien seulement, vous devinez son humeur joyeuse, vous le regardez suivre les deux invisibles : l’enfant – rendu invisible par son insouciance, l’ange – rendu invisible par sa simplicité. Le chien, oui, on le voit. Derrière. A la traine. Il suit les deux autres. Il les suit à la trace et parfois il flâne, il s’égare dans un pré, il se fige devant une poule d’eau ou un renard, puis en deux bonds il rejoint les deux autres, il recolle aux basques de l’enfant et de l’ange.
Ce que l’écriture de Christian Bobin a de réellement magnifique, c’est sa façon de prendre soin de la vie par les mots en choisissant minutieusement ceux qui viennent à la parole et donc à la vie. Nous ne pouvons guère, ici, passer en revue la quarantaine de titres de Bobin, mais son travail littéraire, souvent décrié comme étant de saveur mystique, consiste bien plutôt en un essai de polissage du réel, en une tentative de remise en ordre du monde.
J’en viens à ce texte de La part manquante qui est un hommage à la jeune mère. Celle-ci nous est présentée dans une mise en scène étudiée : avec un jeune enfant, à la fois comme une vierge en majesté et comme une très jeune femme perdue dans un hall de gare à Lyon. Elle est d’emblée distinguée par sa solitude. « Elle est parmi tous ces gens comme dans le retrait d’une chambre. Elle est seule au milieu du monde, comme la vierge dans les peintures de Fra Angelico : recueillie dans une sphère de lumière ». On ne connaît plus aujourd’hui Guido di Pietro, peintre du Quattrocento, que sous son nom de religion de « Frère des Anges ». Le narrateur – omniscient, joue ici avec une certaine complaisance les démiurges protecteurs et s’installe aux côtés de la jeune femme tout en invitant le lecteur à les contempler dans le monde qui est le leur. Indifférente à la rumeur anonyme des passants, la jeune femme parle à son enfant de tout et de rien. Bobin se fait l’écho de cette conversation infinie. La scène ne s’en anime que davantage : « Tu vois, ce pull que j’ai acheté, eh bien il est trop cher […] tu veux un chocolat, écoute, on est juste au-dessous des trains, tu entends le bruit que ça fait […] tu n’as pas froid, je vais te mettre ta capuche et je vais te manger, mon trésor, mon petit poisson, mon amour, mon amour ». Pour Christian Bobin, qui songe à la peinture de Fra Angelico, le visage de la jeune mère surpasse en beauté la belle figure du Christ. En effet, « dans la rosace du temps, tremble un visage plus beau […] celui de la mère, celui de la petite fille qui enfante Dieu […] ». Bobin glisse des femmes de la Bible à toutes les femmes dans leur relation aux hommes. Il parle notamment des petites filles et des jeunes filles, de leurs espérances trop souvent déçues, de leurs illusions avec une étrange proximité, avec simplicité, avec pudeur aussi
Ce simple extrait de La merveille et l’obscur peut suffire à faire comprendre que chez Bobin la parole s’investit avant tout d’aller à l’essentiel, de dire la « vérité », d’aller à l’Autre en même temps que vers soi : « La poésie est une parole aimante : elle rassemble celui qui la prononce, elle le recueille dans la nudité de quelques mots. Ces mots – et avec eux le mystère de la présence humaine – sont offerts à celui qui les entend, qui les reçoit. La poésie, en ce sens, c’est la communication absolue d’une personne à une autre : un partage sans reste, un échange sans perte. On ne peut mentir en poésie. On ne peut dire que le vrai et seulement le vrai. […] si on ment on sort de la poésie pour choir dans le langage coutumier, dans le mensonge habituel, dans la vie ordinaire, morte ».
Mais qu’est-ce que s’arracher à la « vie ordinaire », sinon entrer dans le jeu, dans la fête, dans la danse, et, enfin, s’accorder un tout autre rapport au temps ? C’est le temps merveilleux des contes, le temps onirique des légendes, le temps romanesque de la lecture des « classiques ». De Moby Dyck à la comtesse de Mortsauf, de la baleine blanche à la comtesse aux yeux verts, c’est toujours la belle, à l’horizon, l’entr’aperçue, l’inespérée, à jamais inatteignable. Je fais référence ici à la deuxième nouvelle de La part manquante. Bobin a ces mots expérimentés par tous : « Parfois on reste auprès d’un livre, auprès du feu. Parfois on sait que l’on a tout trouvé, en une seule fois, en une seule phrase. C’est une phrase qui vous concerne à peine. […] Elle est prononcée par la Comtesse de Mortsauf, dans un livre de Balzac. On ne saurait plus la retrouver aujourd’hui. Ce n’est pas important ». C’est vrai, ce n’est pas important, mais cela intrigue au point que l’on est tenté d’aller rechercher la phrase en question dans Le lys dans la vallée. On peut même espérer avoir trouvé dans ce cri d’amour fou, cette phrase comme une neige, dans l’ultime lettre de la Comtesse à Félix de Vendenesse. La jeune femme lui déclare son amour en même temps qu’elle lui annonce sa mort prochaine. Elle a ces quelques mots : « Je compris qu’il existait je ne sais quoi d’inconnu pour moi dans le monde, une force plus belle même que la pensée, c’était toutes les pensées, toutes les forces dans une émotion partagée ». Et c’est cette recherche d’absolu, de « temps propre » - je fais ici référence à un ouvrage réalisé de concert avec le photographe Boubat : Donne-moi quelque chose qui ne meurt pas - c’est ce souci d’éternité qui traverse l’œuvre poétique de Bobin.
Cette recherche se traduit dans ses livres par l’exploration récurrente de l’esprit d’enfance (l’esprit et non l’état : innocence, légèreté, récréation), de situations limites telles que la mort ou la fugue, et par la mise en scène de l’écrivain écrivant (dans la dernière nouvelle). Presque tous les livres de Bobin sont ainsi des « machines à arrêter le temps », des mécanismes très précautionneusement mis en marche pour laisser le temps être. Par exemple, dans le troisième texte de La part manquante intitulé « La fleur de l’air », on suit le jeu d’un enfant. Je ne cite que cet extrait : « Alors qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui. C’est simple. On va ici, et puis là. On se perd dans la forêt. On traîne dans un parc. On donne de l’herbe aux animaux et de la lumière aux anges. […] On chahute les flammes comme un chat. Puis on repart ailleurs. On ne reste jamais au même endroit. On occupe le tout de la vie, de l’espace et du temps ». Bobin précise ce qui est en jeu dans le jeu : « Dans le service des enfants, tout aussi sûrement que dans la solitude, vous retrouvez la présence innombrable, l ‘émerveillement. L’émerveillement n’est pas l’oubli de la mort, mais la capacité de la contempler comme tout le reste, comme l’amer et le sombre : dans la brûlure d’une première fois, dans la fraîcheur d’une connaissance sans précédent ». Voici un enfant : « L’enfant aux yeux gris cendre s’éloigne de vous. De temps en temps il s’arrête et tout s’arrête avec lui : le temps, les astres et la poussière suspendue dans l’air. […] Des jeux par dizaines sur la terre déserte. Et toujours cette interruption momentanée de tout. Il est comme quelqu’un qui ouvrirait toutes les portes et se figerait sur le seuil, les yeux vides. Une pensée se déplace avec lui. […] Vous regardez son visage dans ces instants. Le passage des saisons, les approches de la mort et cette atteinte plus profonde encore d’une rêverie : tout se donne à voir, sur le ciel d’un visage ». On peut songer ici aux études levinassiennes sur Le Visage de l’Autre, traces d’un infini qui me convoque et me provoque, ainsi qu’à celles de Gaston Bachelard dans Poétique de la rêverie, et Poétique de l’espace.
L’œuvre de Bobin peut sembler monotone, la reprise des mêmes personnages, des mêmes lieux, des mêmes thèmes peut aisément lasser, mais elle doit être rapprochée de l’éternel recommencement des pèlerinages. Il est beau en effet pour l’écrivain d’être ce « mendiant qui psalmodie pour le monde », pour reprendre l’une de ses propres expressions, qui fait l’éloge des choses passagères, et qui recommence humblement toujours la même parole de salutation, et d’éclaircissement. L’histoire ainsi sans cesse reprise, de ces êtres ardents (jeune mère, enfant, mystique, businessman, ou encore amoureuse et écrivain …) retient par sa clarté, son élan plein d’allégresse en dépit des obstacles, et un humour qui semble se développer chez l’écrivain avec l’âge et une sérénité, peut-être, accrue.
Christian Bobin révèle parfois un peu de la manière dont lui vient l’écriture. Je reprends ses propos : « Les choses s’avancent vers moi. Toutes choses. Par leur silence, elles entrent en moi. D’abord par leur silence. Puis leurs lumières s’élaborent en moi, discrètes, infimes, miraculées. Enfin l’embrasement, l’éclair, le brûlant, le radieux. Ensuite, écrire. Seulement ensuite. Voilà, c’est tout ». Il semble qu’il suffise à Bobin de rester immobile et d’attendre que les choses viennent à lui. Le monde, source d’inspiration, ne surgit pas du dedans mais du dehors, du minuscule, de l’inattendu, de l’insoupçonné. Tout est dans le regard que l’on porte sur la vie, dans l’extrême attention qu’on lui porte, dans sa contemplation ; dans l’infime se trouve l’immense. Autoportrait au radiateur, ouvrage publié en 1997, est l’exemple même que l’on peut trouver la sérénité en écrivant sur la plus humble fleur des champs, sur une tasse de café noir ou sur les aventures d’une feuille de cerisier.
La sixième nouvelle de La part manquante est elle consacrée à la contemplation, exercice spirituel qui n’a rien d’intellectuel et qui se retrouve, par exemple, dans la sagesse bouddhiste, l’objectif étant de faire le vide en soi, de laisser le mental s’apaiser et d’atteindre un état de plus grande sérénité. Ce n’est pas un moment de relaxation entre deux coups de feu ; cela devrait être l’essence même de la qualité de l’existence humaine à chaque instant. Voici un exemple de cette suspension méditative chère à Christian Bobin : « C’est une lumière de printemps. […] Vous la regardez passer pendant des heures. Vous ne savez rien de mieux à faire dans votre vie, que ce regard qui va à l’infini, délivré de lui-même. Il y a une beauté qui n’est atteinte que là, dans cette grande intelligence proposée à l’esprit par le temps vide et le ciel pur ». Pratique que partagent moines contemplatifs et yogis hindous mais dont les Occidentaux stressés et surmenés que nous sommes semblent pouvoir se passer...
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Que retenir au terme de ce parcours ? Qu’il n’y a rien à dire de Christian Bobin sinon qu’il écrit ; parce que c’est inutile – comme l’amour, comme le jeu, comme l’enfance. Qu’il ne se laisse approcher que dans ses livres, mais qu’alors sa parole vivante, d’une simplicité presque enfantine libère et apaise : le frôlement d’aile d’une parole pauvre.
Bobin a résolument choisi la vie et l’espérance, coûte que coûte, et vaille que vaille. Il règne sur un monde subtil, fuyant, limpide, où ni la gaieté ni la violence ne pèsent, où il suffit d’un rêve, d’un regard, d’un désir pour déplacer les frontières du réel, pour tout détruire et pour tout rétablir. « Qu’il y ait, en cet instant où j’écris, deux personnes qui s’aiment dans une chambre, deux notes qui bavardent en riant, c’est assez pour me rendre la terre habitable ». Rappelons-le, Christian Bobin est définitivement du parti de la grâce.
« L’attente dont il est question dans La part manquante est essentiellement une attente amoureuse. Infiniment amoureuse, infiniment ouverte. Rien ne saura jamais la remplir. C’est comme une question qui serait déçue par toutes réponses, c’est comme une fatigue qui ne se diluerait dans aucun sommeil » dit Bobin lors d’un entretien avec Nelly Bouveret. « Cette question, cette fatigue et cette attente, ce sont les femmes qui les prennent le mieux en charge, qui les portent en elles avec le plus de douceur, avec la patience la plus sûre. Et quand c’est un homme qui attend ainsi, alors c’est la part amoureuse qui attend en lui, la part oubliée, rejetée ». Bobin reprend en d’autres termes une page de La part manquante précédemment évoquée. Ici il concède qu’un homme puisse savoir et attendre ; dans La part manquante il écarte les hommes, dans un contexte toutefois quelque peu différent : « Aucun homme ne s’aventure dans ces terres désolées de l’amour. Aucun homme ne sait répondre à la parole silencieuse ».
L’attente concerne tout un chacun : « A vingt ans on attend tout de quelqu’un. Plus tard on apprend que personne ne peut apaiser cette attente, refermer cette plaie. Le mariage, l’effrayant labeur du mariage, mais aussi l’argent, la pesanteur accablante de l’argent, mais encore les soucis, le plomb et le marbre des soucis, tout cela a changé votre attente première, tout cela l’a vidée, creusée – purifiée. L’attente commence là, lorsqu’elle a renoncé à être jamais comblée. Elle se confond alors avec la totalité de ce qui vient, avec l’accueil sans discernement de tout ce qui s’avance – le léger comme le lourd, le froid comme le brûlant. D’où ça vient, je l’ignore. D’où peut-il venir l’amour qu’on appelle, - la part manquante - sinon de l’amour lui-même ? Nous ne sommes là-dedans que des intermédiaires, des passeurs […] ». Ou pour le dire autrement : toujours, l’amour se passe de nous mais passe par nous.
Tous les paresseux de Bobin, et lui le premier, (si peu paresseux qu’il a déjà publié, je le rappelle, plus d’une quarantaine d’ouvrages …), on ne peut pas même dire qu’ils attendent, moins encore qu’ils quêtent ces lumières. On serait même tenté de comprendre qu’ils évitent d’y penser comme à l’objet d’une quête, parce qu’ils se maintiennent dans un état de discrétion, de légèreté, de désintéressement et d’insouciance. Parce qu’il écrit comme si notre monde se trouvait accolé à quelque autre monde, invisible à l’ordinaire, les écrits de Bobin conforte dans une espèce d’étrange espoir en dépit de tout.
La part manquante, petit livre essentiel pour comprendre son auteur mais aussi pour nous éclairer nous-mêmes, pourrait se calquer sur la tâche évoquée par Philippe Jaccottet : « Il n’est pas question de provoquer de superstitieuses rêveries par une sorte de littérature, seulement de repérer alentour certaines traces de rêve […] afin de préparer nos regards à l’accueillir un jour ».
De telles propositions sont extraordinaires, si l’on y prête une attention suffisante ; mais André Dhôtel et Philippe Jaccottet les énoncent dans leurs mots avec une telle modestie de ton, une absence totale de solennité, que des lecteurs habitués au tarabiscotage ou à la componction de certains « penseurs » modernes ont de la peine à même s’apercevoir qu’ils existent. Or elles aident qui les entend à mieux aimer le monde, dont tant de gens qui écrivent aujourd’hui semblent surtout préoccuper à nous dégoûter. A force de s’engluer ainsi dans la misère et la laideur quotidienne, on en arrive à oublier ce qui les surmonte et demeure essentiel. L’amour, la beauté ont si peu de lèvres, de mains, pour aujourd’hui se dire, se transmettre. Des écrivains comme Christian Bobin les empêchent de déserter notre monde en les chantant, comme il le fait, simplement et sans relâche.
Je terminerai par une ultime citation, extraite d’Un livre inutile : « La poésie c’est la vie limpide quand elle entre en nous pour connaissance d’elle-même, d’une connaissance aérienne, subtile, semblable à celle que la mère a de l’enfant, ou l’amant de l’aimée : un sourire plus qu’une parole. La poésie n’est rien que la fragilité de cet état de conscience, l’éveil en nous de la pureté qui est bien plus que nous. Elle ne vient pas d’une élégance d’une écriture, mais de la transparence d’une vie ».
Hélène Barreau (décembre 2008)